Demi-sommeil - Eric Reinhardt

Publié le par Papillon

 

"Se peut-il que l'existence, comme un objet qui tombe derrière une commode, s'enfonce dans un entre-deux où rien n'advient ?"

 

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J'ai lu quelque part que le premier roman d'un écrivain est souvent révélateur du reste de son œuvre, il fallait donc absolument que je lise le premier roman d'Eric Reinhardt.

 

On y fait la connaissance de Bruno, qui travaille dans l'édition, et que son patron envoie à Las Vegas pour y assister à un salon du livre. Il fait une chaleur caniculaire dans cette ville totalement en toc où règne une ambiance de fête permanente. Mais Bruno passe toujours à côté des choses, c'est un idéaliste qui rêve sa vie plus qu'il ne la vit. C'est donc quasiment contre son gré qu'il rencontre Judith avec laquelle il va pourtant vivre une histoire aussi brève qu'intense. On le retrouve deux ans plus tard à Paris. Il vit avec Margot mais ne parvient pas à oublier Judith. Licencié par son patron, il s'est enfermé chez lui pour écrire le roman de son amour dont il espère qu'il lui permettra de tirer un trait définitif sur Judith.

 

"Il existe au présent de l'histoire qu'il raconte au lieu de la conjuguer au passé,  voilà l'amère évidence qu'il lui faut admettre,  il vit avec une femme réelle devenue fantôme et avec une femme fantôme devenue réelle."

 

La narration alterne entre ces deux époques, entre Las Vegas, New-York et Paris, et l'auteur excelle dans ce glissement permanent du rêve à la réalité, du passé au présent, de l'idéal fantasmé au quotidien terre à terre, provoquant chez le lecteur une troublante transe intemporelle.

 

Il y a un truc que j'adore chez Eric Reinhardt, c'est la présence de motifs qui reviennent dans tous ses romans, comme autant de petits cailloux semés pour dessiner un paysage littéraire où le lecteur se reconnaît comme chez lui. Certains de ces motifs sont déjà présents dans ce premier roman : la magie de la forêt, le goût de l'automne, l'érotisation du pied féminin, l'amour comme un idéal inatteignable. Et comme tout est toujours très métaphorique chez lui, cette histoire d'amour idéalisée symbolise le pays des rêves auquel Bruno a du mal à renoncer. Mais le thème majeur de ce roman c'est une question qui sous-tend également tous les romans de l'auteur : l'impossibilité de vivre l'absolu, la douloureuse confrontation à la banalité de la vie, la quête inlassable "d'une histoire magique, sans rapport avec la réalité".

 

Bruno n'est pas quelqu'un de très heureux : un travail peu enthousiasmant, un patron peu sympathique, une compagne peu chaleureuse, un quotidien bien terne dont il s'évade par ses rêves et des voyages d'affaire dans lesquels tout peut arriver. Il va vivre sa rencontre avec Judith comme un "enchantement", d'autant plus qu'elle est vive et spontanée, chaleureuse et sensuelle, tout l'inverse de la femme avec laquelle il vit.

 

Il pourrait facilement nous agacer cet anti-héros qui vit à côté de sa vie, mais il y a tant de dérision dans ce personnage qu'il nous fait rire, tant de désespoir qu'il nous touche et nous émeut, jusque dans ses lâchetés, ses trahisons et ses mensonges. Tout l'enjeu du roman est de savoir si Bruno sera capable de devenir adulte en acceptant la banalité du monde réel et ses contingences bassement matérielles.

 

Ce premier roman n'est pas exempt de défauts, mais qu'importe, tant je fus envoutée, une fois de plus, par cet univers onirique et cette plume sensible et profonde qui évoque avec justesse, humour et gravité le moment douloureux de la perte de l'innocence.

 

"Deux temps : le moment où s'envole l'innocence, pensa-t-il en marchant sur le boulevard Saint-Jacques, et celui où l'on comprend qu'on l'a perdue ; et qu'on a parcouru un drôle de bout de chemin, depuis, de plusieurs années, et qu'il est impossible de faire demi-tour : c'est comme lorsqu'on oublie son parapluie dans un hôtel de Porto, pensa-t-il en poussant la porte cochère, et qu'on s'en aperçoit deux jours plus tard à Lisbonne."

 

 

Un extrait :

"L'aura des femmes croisées dans la rue n'est-elle pas comparable, les soirs de septembre, à une immense et mystérieuse forêt nocturne ? N'a-t-on pas la sensation de n'avoir qu'un geste à faire, qu'une parole à prononcer, parfois même qu'un coup d'œil à donner, pour entrer dans leur vie comme sur une route de forêt - et la suivre en première, guidé par le désir d'entendre dans leur intimité  le hululement d'une chouette, d'apercevoir à la lumière des phares des sangliers craintifs, de découvrir des clairières féériques ? Le sac à main d'une femme  posé sur une chaise, un soir de septembre, ténèbres de cuir à l'intérieur desquelles on aperçoit des clés, une brosse, un poudrier, un portefeuille, un bâton de rouge à lèvres, n'est-il pas semblable à la voûte  d'un ciel étoilé, c'est-à-dire un univers ?" 

 

 

Du même auteur :

 

 

Actes-Sud, 1998 ; Points, 2010. - 286 p.

 

  

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sylire 25/11/2014 20:53


J'ai emprunté l'amour et les forêts à une amie et ton billet y est pour beaucoup. J'espère aimer autant que toi la plume de l'auteur !

Papillon 25/11/2014 21:19



J'espère vraiment que tu vas aimer, c'est un livre magnifique,  ma grande révélation de la rentrée !



clara 24/11/2014 09:24


J'ai lu L'amour et les forêts, j'en suis sortie mal à l'aise ... 

Papillon 24/11/2014 21:20



Moi, j'en suis sortie assomée, mais je l'ai trouvé magnifique. Ce n'est pas une littérature confortable, c'est sûr, mais j'aime beaucoup.



Mango 23/11/2014 10:27


 Belle analyse que tu fais là qui  me donne très envie de commencer celui de cette année, acheté à sa sortie mais sans cesse délaissé au profit des livres choisis à la
bibliothèque...pourtant tout me laisse penser que je l'aimerai beaucoup.

Papillon 23/11/2014 16:03



Oh oui, il faut le lire, il est magnifique.  C'est mon grand coup de coeur de la rentrée. 



Une ribambelle 23/11/2014 09:26


comme je n'ai jamais rien lu de lui et que celui de la rentrée littéraire ne m'inspire guère, ce serait l'occasion de faire sa connaissance avec celui-ci  :-)

Papillon 23/11/2014 16:02



Pourtant celui de la rentree est magnifique. Ils sont tous tres bons de mon point de vue, cela dit, tant j'aime cet univers.



Aifelle 23/11/2014 06:20


Tu vas finir par me le faire lire l'auteur, à force d'enfoncer le clou

Papillon 23/11/2014 15:59



C'est le but Aifelle ' je voudrais que tout le monde le lise.