Enquête sur la disparition d'Émilie Brunet - Antoine Bello

Publié le par Papillon

Il y a des romans qui semblent commencer au moment précis où on les referme, il y a des romans (et des romanciers) qui vous font de l'œil en vous disant "je t'ai bien eu !", il y a des romans qui se donnent (ou qu'on vous donne) pour ce qu'ils ne sont pas. Il y a des romans qui trichent.  Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet est de ceux là.

 

 

« Le crime parfait est un meurtre prémédité, conçu et exécuté sans aide extérieure, qui ne laisse aucun détail au hasard. Son auteur peut sans crainte se désintéresser de l'enquête car il n'a jamais subordonné son succès à l'incompétence ou à la négligence de ses poursuivants. » 

 

C'est un roman qui commence comme un roman policier à l'ancienne avec une banale enquête sur la disparition d’une femme. Le mari qui fait figure de principal suspect aux yeux de la police, subit un interrogatoire si musclé qu'il en ressort couvert de bleus et amnésique. Là où ça devient bigrement intéressant c'est que le détective chargé de l'enquête est lui aussi amnésique. Achille Dunot, grand amateur de romans d’Agatha Christie et fervent admirateur d’Hercule Poirot, a été victime peu de temps auparavant d’un stupide accident (Il a reçu sa bibliothèque sur la tête : la lecture est un sport dangereux) qui lui a laissé une forme particulière d’amnésie : sa mémoire ne peut plus fabriquer de nouveaux souvenirs, il oublie donc chaque matin ce qu'il a fait la veille. Il est obligé de consigner chaque soir dans un cahier d’écolier le détail des interrogatoires et le fruit de ses réflexions, qu’il relit le matin suivant. Ce roman commence donc quasiment par l’interrogatoire d’un amnésique par un autre amnésique. Deux amnésiques : deux pages blanches à remplir.

 

C'est un roman qui ressemble à un polar, qui a la forme du polar, le goût du polar, mais qui est bien autre chose qu’un polar. C’est une illusion d’optique. Certes, on y trouve une enquête et un enquêteur, des flics et des interrogatoires, et surtout un hommage très appuyé à Agatha Christie, et au roman policier en général. Mais cet hommage est un leurre, et Antoine Bello décale discrètement tous les codes du polar : pas de cadavre, pas d’arme du crime, pas d’indices. Pire, il remet en cause deux postulats fondamentaux du roman policier : la recherche de la vérité et la toute-puissance de l’enquêteur. Ce à quoi on assiste dans ce roman c’est moins à l’enquête sur la disparition d’Emilie Brunet qu’à la disparition de l’enquête au profit d’une réflexion sur la création littéraire, ses enjeux, ses difficultés, ses limites. Où ça commence, la création littéraire? Dès que l’on prend la plume pour raconter, ou quand on commence à jouer avec le texte? Et où ça s'arrête ?

 

« Voilà ce qui m'attend. A être enterré sous le poids de mes propres mots. A vivre comme un zombie, condamné à rester à l'intérieur pour savoir ce qui arrive à l'extérieur. »

 

C'est un roman où Antoine Bello, une nouvelle fois, se dédouble à travers ses deux héros, l'enquêteur Achille Dunot et le suspect Claude Brunet, pour faire dialoguer deux visions du travail romanesque. L'enquête se réduit bien vite à un duel entre ces deux hommes. L’enquêteur et le suspect deviennent tour à tour narrateurs, écrivains, lecteurs, voire critiques de l’histoire qu’ils racontent, et commentateurs des livres qu’ils lisent (une dissertation complète sur l’étude d’Agatha Christie, sa vie, son œuvre, sa fameuse disparition en 1926). Et Bello nous met sous les yeux un texte couvert de ratures : un roman en cours de fabrication. L’enjeu du roman n’est plus l’enquête policière mais le roman de l'enquête. Autant Dunot que Brunet sont très sûrs d'eux, l’un d’être capable de découvrir LA vérité, l'autre de concevoir LE crime parfait : le crime comme métaphore du roman idéal déchiffré par un lecteur idéal. Ils se trompent tous les deux. Dans le monde d'Antoine Bello, la vérité n'existe pas, pas plus que le crime parfait ; dans le monde d'Antoine Bello, tout est relatif : « Ce que nous appelons réalité n’est que l’intersection de nos mondes respectifs ». Et la substance du roman c'est d'être un objet plastique, fruit un peu hybride de ce que l'auteur a voulu dire, de ce qu’il a effectivement écrit, et de ce que le lecteur en a traduit.

 

C'est un roman en forme d'énigme, vertigineux parce qu'inépuisable ; en forme de kaléidoscope qui change d'aspect suivant d’où on le regarde, et semble échapper constamment au lecteur ; en forme de mille-feuilles où affleurent et se croisent bien des thèmes chers à l'auteur : vérité, mensonges, mémoire, manipulation et falsification. Un roman virtuose qui nous mène du réel à la fiction, de la vérité à l'imagination, et célèbre cette relation équivoque, étrange, passionnelle parfois, qui lie le lecteur au roman.

 

« La vie d'un texte commence véritablement à sa parution. Il se nourrit des commentaires qu'il engendre, prospère des controverses qu'il suscite. Une recension dédaigneuse, d'excessives louanges le renforcent également. Il devient peu à peu la somme de ses lecteurs, l'éventail de ses lectures. »

 

 

Gallimard, 2010 ; Folio, 2012. -  252 pages.

 

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keisha 31/05/2015 18:29

Je me souviens... que je n'avais pas tout compris! ^_^

Papillon 31/05/2015 20:41

Il m'a fallu le lire deux fois ;-)

Valérie 25/05/2015 12:55

C'est mon roman préféré de Bello. J'ai adoré les références, j'ai adoré qu'il me prenne pour une gourde (pour une fois) et je l'ai relu dans la foulée. Je l'ai offert plusieurs fois.

Papillon 25/05/2015 20:45

C'est exactement ça ! On le termine et se dit qu'on a manqué un truc, alors on le relit illico, mais différemment, et comprend à quel point il est bien fichu !

Emma 25/05/2015 09:51

Lu il y a pas mal de temps, je me souviens avoir beaucoup aimé et m'être dit : quel génie :-)

Papillon 25/05/2015 20:44

C'est un roman d'une grande virtuosité, comme tous les romans de Bello, que je ne suis pas loin de qualifier de génie, en effet ;-)

yueyin 22/05/2015 21:42

J'ai beaucoup aimé aussi, un roman tout en virtuosité, double fond et mise en abime :-)

Papillon 23/05/2015 18:11

:-)

Delphine-Olympe 21/05/2015 23:40

N'ayant pas encore découvert Bello, je commencerais bien par celui-là, en fait !

Papillon 23/05/2015 18:10

Si tu aimes les livres en forme d'énigme, tu ne seras pas décçue.

Titine 21/05/2015 10:39

Je l'ai lu il y a longtemps mais je me souviens d'un roman virtuose où Antoine Bello s'amusait encore une fois à manipuler son lecteur et écrit tout sauf un roman policier !

Papillon 21/05/2015 11:00

C'est exactement ça !
(et je suis super vexée parce que j'ai l'impression lit Bello depuis des années, sauf moi :-( )

clara 21/05/2015 07:45

oh, il me tente beaucoup !

Papillon 21/05/2015 08:03

Chouette, chouette, chouette !

Aifelle 21/05/2015 07:15

J'ai du mal à me représenter ce que ça donne une histoire pareille. "Tu n'as qu'à le lire" me diras-tu ;-)

Papillon 21/05/2015 08:02

C'est le genre de livre que tu lis très facilement. Mais dès que tu as fini tu te dis :"bon reprenons tout depuis le début !" Je l'ai lu deux fois en fait... C'est un bouquin qui suggère au lecteur de jouer au flic pour interroger l'histoire ;-)
Et tu n'as qu'à le lire, en effet !!!