Un fleuve de fumée - Amitav Ghosh

Publié le par Papillon

"La cupidité naturelle, qui est le fondement de la liberté humaine, l'emportera toujours sur les caprices des tyrans."
 
 
Pendant l'été, j'aime bien me plonger dans un gros roman qui m'entraîne très loin dans le temps et dans l'espace, ce qui est une autre façon de voyager. Cette année mon choix s'est porté sur un roman indien qui m'a emmenée jusqu'en Chine. J'ai découvert après coup qu'il constituait en fait le  second épisode d'une trilogie, ce qui n'a absolument pas gêné ma lecture.
 
L'histoire se déroule en 1838, dans les mois qui précèdent la première guerre de l'opium. On commence par suivre deux navires. Le premier, l'Ahanita, appartient à un riche marchand de Bombay, Seth Bahramji, et transporte une grosse cargaison d'opium, destinée à être vendue à Canton. Le second, le Redruth, appartient à un botaniste, Fitcher Penrose, qui transporte des plantes venues du Royaume-Uni, et qu'il espère échanger contre des plantes exotiques, dans cette même ville de Canton. Canton est à l'époque, le seul endroit de Chine où les étrangers sont autorisés à faire du commerce. Et le commerce y est très réglementé : les négociants étrangers sont cloîtrés dans une petite enclave au bort du fleuve, baptisée Franqui-town et doivent obligatoirement faire affaire avec des intermédiaires chinois, les Hongists. Penrose, n'étant pas un négociant habilité, n'obtient pas l'autorisation de débarquer. Il est obligé de mouiller au large de l'île de Hong Kong, qui n'est encore qu'un "endroit sauvage, balayé par la tempête". Bahram n'a pas ce problème, il retrouve son riche logement de Franqui-town, et apprend avec un vif plaisir qu'il est nommé à la Chambre de Commerce.
 
Des temps difficiles s'annoncent pourtant pour le commerce d'opium, que l'empereur chinois a décidé d'interdire. Le trafic d'opium génère en effet addiction, corruption et appauvrissement de la Chine, alors qu'il est une manne financière pour les occidentaux et notamment les Anglais qui ont développé des champs de pavots sur tout le territoire indien, et c'est la Compagnie britannique des Indes orientales qui gère le trafic, avec la bénédiction du gouvernement britannique. Tous les négociants de Franqui-town vont donc tenter de s'opposer par tous les moyens à l'édit impérial.
 
"S'il existe une nation qui puisse égaler les Anglais en arrogance et obstination, c'est bien les Chinois."
 
Mêlant histoire et aventures, Un fleuve de fumée est un roman à la fois dépaysant et grouillant de vie. Il nous rend parfaitement l'agitation de cette plaque tournante du commerce chinois qu'était Canton au XIXe siècle, où se côtoyaient une myriade de nationalités, où pouvaient s'entendre une multitude de langues différentes, où circulaient un certain nombre de rumeurs et où s'échangeaient toutes sortes de marchandises. L'auteur est un merveilleux conteur, qui nous raconte l'histoire de tous ses personnages. Et plusieurs voix se croisent pour nous faire entrer dans leur intimité : celle de Neel, le secrétaire particulier de Bahram, un rajah déclassé et en fuite et celle de Robin, apprenti peintre fraîchement débarqué et qui porte un regard plein de fraîcheur et d'émerveillement sur ce petit monde cantonais. Neel est chargé de rapporter toutes les rumeurs à son maître, alors que Robin va servir d'intermédiaire à Fitcher dans sa quête de plantes rares.
 
Ce gros roman historique et sa pléthore de personnages de toutes origines et de toutes conditions m'a appris beaucoup de choses sur les les coulisses du commerce de l'opium, et je l'ai aussi trouvé très actuel à l'heure de la mondialisation et du libéralisme triomphant. Les occidentaux n'ont que le mot de libre-échange à la bouche, le droit de commercer en s'affranchissant de toutes les règles, et sont d'autant plus cyniques que le commerce d'opium qui les enrichit est bien évidemment interdit dans leurs propres pays. Et c'est assez affligeant de voir que rien de change : tous ceux qui n'ont que le mot de libre-échange à la bouche sont les premiers à faire appel à leur gouvernement quand on les empêche de faire ce qu'ils veulent.
 
"Le gouvernement est pour vous ce que Dieu est aux agnostiques : on ne l'invoque que lorsque votre bien-être est menacé !"
 
Les Occidentaux, et notamment les Britanniques, n'ont vraiment pas le beau rôle dans cette histoire, eux qui s'enrichissent en faisant fi du droit des autres peuples. On sent bien que l'auteur est du côté des Chinois (et le lecteur aussi, du coup !), et comme le roman se termine sur les bruits de la guerre commerciale qui s'annonce, le lecteur n'a qu'une envie : se précipiter sur la suite de ce formidable roman.
 
Titre original : River of smoke
Traduit de l'anglais (Inde) par Christiane Besse
10/18, 2014. - 744 p.
 
Et c'est mon 4e Pavé de l'été pour le Challenge de Brize.

 

 
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Commenter cet article

Brize 18/09/2019 20:38

Je ne connaissais pas du tout ! Merci pour la découverte !

Papillon 20/09/2019 11:07

Un auteur indien qui écrit beaucoup de (gros) romans historiques.

Annie 16/09/2019 07:52

C'est exactement le type de roman qu'il me faut en ce moment. Et si, de plus c'est une trilogie...
J'aime les gros romans et les romans historiques et j'ai déjà lu quelques ouvrages sur cette période et ce lieu, sans me lasser. Merci pour cette découverte !

Papillon 17/09/2019 13:26

Si ça t'intéresse, le premier tome s'appelle Un océan de pavots.

Aifelle 16/09/2019 07:14

Un pavé à retenir pour l'été prochain :-)

Papillon 17/09/2019 13:26

Oui, c'est le genre de bouquin idéal pour les vacances !