Sigma - Julia Deck

Publié le par Papillon

" Ça va ça va mais ça ne va pas. Enfin vous savez ce que c'est. On veut plus, on l'obtient, puis on ne sait pas quoi faire sinon vouloir encore plus. Au bout du compte, on se sent vaguement écœuré, on voudrait ne jamais avoir rien eu."
 
 
L'art a-t-il réellement le pouvoir de changer les esprits, et donc d'avoir une influence sur le monde ? C'est parce qu'elle en est fermement convaincue que Sigma surveille la production artistique internationale. Sigma est une organisation secrète et tentaculaire qui lutte contre l'apparition de toute pensée jugée subversive. Dans ce but, elle place ses agents, généralement des jeunes gens surdiplômés, auprès de personnes influentes dans le domaine artistique ou intellectuel : artistes reconnus, galeristes, universitaires, voire banquiers, pour les pousser à agir dans le sens de ses intérêts. Or l'organisation vient d'apprendre qu'un tableau inconnu d'un peintre qu'elle juge hautement subversif, Konrad Kessler, vient de resurgir en Suisse des années après sa mort. Elle va mettre plusieurs agents sur le coup pour neutraliser le tableau. Et comment neutraliser un oeuvre d'art ? Pas en la faisant banalement disparaître, Sigma a des méthodes bien plus élégantes que ça : la coller dans un musée. 

 

"Neutralisée par des discours, la puissance plastique de Kessler sera bientôt mise en coupe réglée, et l'on ne risquera plus d'y puiser des idées dommageables à la cohésion civile."

 

Les agents, qui ont généralement pour couverture d’être les assistants de ceux qu'ils espionnent et manipulent, envoient très régulièrement des rapports à l'agence régionale dont ils dépendent, laquelle les transmet au bureau central de New York, qui pilote le programme et s'assure que les différents agents agissent conformément au plan. Les multiples échanges entre les différents niveaux de l'Organisation composent la trame narrative et chorale du roman. 

 

"Comme vous le savez, l'Organisation n'est guère favorable à la révolution, si ce n'est en surface, lorsque tout change pour que rien ne change."

 

Cette société secrète qui tente d'interférer dans l'ordre naturel des choses m'a évidemment fait penser à la (toujours indispensable) trilogie des Falsificateurs d'Antoine Bello. Mais, alors qu'il y avait dans le Consortium de Falsification du Réel quelque chose de très ludique, on ne trouve chez Sigma que cynisme, pragmatisme et détermination. Le but de Sigma est de faire disparaître toute idée ou innovation susceptible de remettre en cause l'ordre social, voire l'ordre mondial, dont on devine (même si ce n'est jamais explicité) qu'il s'agit de cet ordre qui permet aux riches et aux puissants de l’être toujours plus, quelles qu'en soient les conséquences pour le reste du monde. Il y a donc un petit goût de complotisme dans cette histoire, relatée cependant avec la plus grande ironie, qui oppose le divertissement, qui abrutit les foules, à l'art véritable, qui les éclaire.

 

"Tout l'édifice social repose sur l'harmonisation des pensées."

 

Le tableau secret de Kessler devient l'enjeu d'une traque, en forme d'énigme, de vaudeville et de thriller, impliquant quatre personnes reliées par des liens familiaux ou professionnels, elles-mêmes traquées par des espions pas aussi neutres que l'on pourrait le penser, eux-mêmes sous le contrôle pointilleux de l'Organisation. Le résultat de ce cruel vortex est un roman réjouissant et décalé, qui soulève d'intéressantes questions sur notre rapport à l'art, et où l'on s'amuse de voir un banquier suisse succomber aux charmes d'une toile au point d'en négliger les comptes de ses riches clients, et de jeunes agents secrets s'attacher un peu trop aux cibles qu'ils surveillent. Nobody's perfect. Sigma atteindra-t-elle son but ? Va-t-elle réussir à mettre la main sur la dernière et envoûtante oeuvre de Kessler ? Ou sera-t-elle victime de la déconcertante humanité de tous ceux qu'elle croit manipuler ? Je vous laisse la plaisir de le découvrir.

 

 
Editions de Minuit, 2017. - 240 p.
 
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Commenter cet article

luocine 26/10/2017 13:09

cela donne envie de lire ce roman, j'aime aussi Antoine Bello. En lisant les commentaires je vois que tu ne parles pas des livres que tu ne finis pas. Dommage, car cela éviterait aussi des déconvenues aux lectrices de ton blog

Papillon 29/10/2017 13:01

C'est très différent de Bello, mais tres bon quand même.

Delphine-Olympe 25/10/2017 21:28

Est-ce que ça te surprend si je te dis qu'après avoir lu ton billet, je le mettrais bien en haut de ma PAL, celui-là ?
:-)

Papillon 29/10/2017 12:59

Tant mieux! Je trouve qu'on n'en a pas assez parlé de ce bouquin.

Galéa 25/10/2017 15:34

J'ai immédiatement pensé à Bello dès tes premières lignes, et alors là, avec une oeuvre d'art en point central, j'adore. Je vais me jeter dessus. (dis donc toi tu as la main heureuse en ce moment non?).
La chute est-elle à la hauteur du projet ?

Papillon 25/10/2017 19:36

La chute est tout à fait à la hauteur et complètement inattendue !
(J'ai de la chance, sauf quand je tombe sur des romans que je ne peux pas finir et dont je ne parle pas sur le blog :-))

Eva 25/10/2017 11:38

Je ne connais pas du tout cette auteure, mais le côté "société secrète" et la référence à Bello me plait :)

Papillon 25/10/2017 19:34

Moi aussi, c'est le côté "société secrète" qui m'a attirée et j'ai bien fait, c'est très réussi !

Aifelle 25/10/2017 06:11

Ce n'est pas trop difficile de s'y retrouver dans cette toile de manipulations ? C'est toujours ce que je crains avec ce genre de livre .. perdre le fil.

Papillon 25/10/2017 11:12

Non, parce que l'action est concentrée sur quelques personnes qui sont toutes parfaitement caractérisées.