Le Monde des hommes - Pramoedya Ananta Toer

Publié le par Papillon

"Vos études vous aideront tous à faire des progrès. Il se peut que vous décrochiez quantité de diplômes dans toutes sortes de disciplines, mais sans amour de la littérature, vous ne serez jamais que des animaux savants."
 
 
Je confesse que je ne connais pas grand chose à la culture indonésienne, mais comme je vais passer mes vacances d'été dans ce pays, j'ai pensé qu'il était temps que je m'y intéresse. Le javanais Pramoedya Ananta Toer (1925-2006) est considéré comme l'un des plus grands écrivains indonésiens. Son engagement politique et nationaliste lui a valu de passer de longues années en prison, autant à l'époque coloniale, que sous la dictature de Suharto qui l'envoya au bagne sur l'île de Buru, une lieu qui a donné son nom à sa tétralogie, Buru Quartet, dont Le Monde des hommes constitue le premier volet. Sans doute parce que cette histoire fut d'abord conçue pour être racontée à ses codétenus avant d'être écrite à sa libération.
 
"Mourir sans avoir donné un sens à ma vie, c'était mourir en vain. Mon esprit et mon corps étaient le seul fondement où ancrer ma vie."
 
L'histoire débute en 1899 à Surabaya, l'une des plus grandes villes de Java, et son héros en est le jeune Minke, qui a la chance d'étudier dans la prestigieuse école européenne HBS de Surabaya, fait exceptionnel pour un indigène. Car dans cette société coloniale très cloisonnée, les classes sociales se mélangent très peu, et elles reposent essentiellement sur l'origine ethnique. Tout en bas de la société se trouvent les indigènes, puis les métis, et tout en haut les "pur-blancs", les Européens, qui ont bien sûr tous les pouvoirs. Minke est un jeune homme très brillant et très doué qui se destine à devenir écrivain et journaliste. Malgré son jeune âge, il écrit régulièrement des articles pour les journaux, sous un pseudonyme et en néerlandais. On le prend souvent pour un métis, et c'est toujours avec le plus grand embarras qu'il est obligé d'avouer qu'il est javanais, de crainte d'être soumis aux pires humiliations. Ce n'est donc pas sans appréhension qu'il accepte d'accompagner un camarade d'école chez la riche famille Mellema. L'attirance entre Minke et la fille de la maison, la jeune et belle Anelies, va être immédiate et va permettre au jeune homme de devenir un familier de la demeure. Mais le vrai personnage de cette famille, c'est la mère, Nyai Ontosoroh, qui brûle d'une sourde rancune car elle fut vendue à l'age de 15 ans par un père ambitieux à un européen qui fit d'elle sa concubine et la mère de ses enfants. Pour compenser ce statut très infamant, elle a fait en sorte de devenir aussi cultivée et aussi raffinée qu'une femme occidentale, développant toute une gamme de compétences pour devenir la gérante de l'entreprise agricole de celui qu'elle appelle son maître.
 
"Ne fuis pas les difficultés que tu rencontres, elles sont le juste lot de l'homme, le tien. Cueille les fleurs de la beauté, c'est pour l'homme qu'elles existent.
 
J'ai eu un peu de mal à entrer dans ce roman, car il nous introduit d'emblée dans une société extrêmement complexe et codifiée qui paraît un peu opaque aux yeux du lecteur moderne occidental. Même le registre de langage diffère selon la personne à qui l'on s'adresse. On comprend quand même assez vite que les questions raciale et coloniale vont être au cœur de l'histoire et que chez le jeune Minke va s'éveiller lentement un sentiment nationaliste. Lui qui était au départ tout entier acquis à la culture européenne pour laquelle il professe une grande admiration, va peu à peu découvrir l'envers de la médaille grâce à la complexe famille Mellema : comment la culture javanaise est étouffée dans la société coloniale, combien il a lui-même oublié les traditions qui ont forgé sa famille depuis des générations, et surtout à quel point l'individu est nié quand il est indigène, et d'autant plus quand c'est une femme. Du jour où il entre dans la famille Mellema, Minke va connaître un certain nombre d’épreuves qui vont bousculer sa vision du monde, lui faire découvrir ce "monde des hommes" bien cruel, et constituer autant de défis à relever pour devenir un homme, et un homme libre, un homme qui n'est soumis ni à la tradition, ni à la domination coloniale.
 
"Je veux juste devenir un homme libre qui n'obéit ni ne donne d'ordre à personne."
 
Le roman n'est pas exempt de maladresses, mais il est écrit d'une plume très fluide et déroule une histoire aussi romanesque que politique, toute en rebondissements, qui a le mérite de nous faire pénétrer dans une culture très différente de la nôtre, tout en soulevant des questions éminemment actuelles sur l'identité et l'oppression. Les européens n'y ont certes pas le beau rôle, et la fin du roman présente un épisode totalement scandaleux sous la forme d'un spectaculaire cliffhanger, qui ne peut qu'obliger le lecteur à se mettre en quête du second épisode.
 
"Rappelle-toi bien, Minke, l'Europe avale les indigènes après les avoir mâchés sadiquement... L'Europe... Ils ont la peau blanche, fit-elle en crachant, mais le cœur noir de haine."
 
Lu dans le cadre du challenge Lire le monde (Indonésie).

 

 
 
 
 
 
Traduit le l'indonésien par Dominique Vitalyos d'après la traduction initiale de Michèle Albaret-Maatsch.
Zulma, 2017. - 512 p.
 

Publié dans Littérature asiatique

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Hélène 20/07/2017 09:15

Ce ne fut pas un coup de coeur, mais j'ai aimé découvrir cet univers

Papillon 20/07/2017 10:40

Pareil pour moi. J'ai quand même hâte de lire la suite pour savoir ce qui va arriver à la pauvre jeune mariée...

Ariane 06/07/2017 15:39

Je le vois souvent passer ces temps-ci et je vais probablement me laisser tenter (ou plutôt en suggérer l'achat à la bibliothèque)

Papillon 10/07/2017 11:29

Un bon gros roman qui décrit une culture très différente de la nôtre. Je ne vais pas tarder à me jeter sur le second volume.

Karine 05/07/2017 03:19

Je suis super curieuse... j'attendrai de le trouver en biblio par contre... et d'être dans un bon état d'esprit!

Papillon 05/07/2017 20:31

Avec ce roman il faut accepter d'être complètement dépaysé au début, mais ça vaut le coup.

Delphine-Olympe 04/07/2017 18:27

Ah c'est drôle ça ! Parce que je l'ai pris à la bibliothèque pour les mêmes raisons que toi !
Sauf que moi, je n'ai pas réussi à entrer dedans. Mais de toute façon, je n'arrive plus à entrer dans grand chose en ce moment...

Delphine-Olympe 05/07/2017 08:08

Mais si !!!!!!!!! Décidément, on est vraiment en osmose ;-)
Je te contacte en MP sur IG ou texto prochainement !

Papillon 04/07/2017 20:02

Ne me dis pas que toi aussi tu pars à Bali cet été ??!! Quant à la panne de lecture, tu connais le remède universel : un bon gros polar !