La Grève - Ayn Rand

Publié le par Papillon

"Il n'y a que moi qui puisse faire mon bonheur ou mon malheur. Personne d'autre."
 
 
Ce roman est aussi peu connu en France que célébré aux États-Unis, où il constitue une référence pour beaucoup d'américains. Normal : c'est un hymne à la libre entreprise et à la libre concurrence. Mais pas seulement. C'est surtout un livre qui expose une véritable philosophie de vie.
 
L'histoire tourne autour de l'une des plus grosses compagnies ferroviaires des Etats-Unis, la Taggart Transcontinental, dont ont hérité Jim et Dagny Taggart. La compagnie a des problèmes : l'une de ses lignes emblématiques, la Rio Norte Line qui traverse le Colorado, est sur le point de s'effondrer au profit de sa concurrente, la Phoenix Durango, qui gagne beaucoup d'argent en transportant le pétrole de la Wyatt Oil d'Ellis Wyatt. La faute en revient à Jim Taggart qui a préféré investir sur la San Sebastian Line au Mexique. Contre l'avis de son frère, Dagny va entreprendre de rénover la Rio Norte. Pour ce faire, elle décide de lâcher son fournisseur historique de rails, Orren Boyle, au profit de Hank Rearden, qui vient de commercialiser un matériau révolutionnaire, plus léger, plus résistant et moins cher que l'acier : le Rearden Metal. Il faut dire que dans cette Amérique d'époque indéterminée, tout se déglingue plus ou moins : production défaillante, retards de livraisons... Rien de vraiment grave encore, mais les hommes les plus brillants semblent tous disparaître, démissionnant, se retirant du monde pour aller on ne sait où. Même le premier amour de Dagny, Francisco D'Anconia, propriétaire de mines de cuivre en Amérique du Sud, semble avoir oublié ses ambitions de jeunesse pour devenir un play-boy creux et futile. Et il y a cette question que tout le monde se renvoie, avec lassitude et défaitisme : "Qui est John Galt ?" Pourtant Dagny et Hank ne vont se laisser impressionner par aucun des obstacles qui vont surgir sur leur route et aller au bout de leur projet : ouvrir une ligne de chemin de fer dont les rails seront en Rearden Metal. Ils sont tous deux convaincus que leur énergie et leur créativité triompheront de tout le reste.
 
"Nous sommes de ceux qui donnent une forme concrète à leurs pensées, une réalité à leurs valeurs pour créer de l'acier, des chemins de fer, du bonheur."
 
On pourrait penser qu'il est difficile de faire du romanesque avec des mines de cuivre, des hauts-fourneaux et des rails de chemin de fer. Et pourtant c'est exactement le cas, parce que ce roman est emporté par quelques personnages flamboyants, talentueux et volontaires, qui vont mener jusqu'au bout le combat contre l'avidité et la médiocrité, entraînant le lecteur dans une épopée industrielle riche en suspense. La plume de Rand a une très grande force d'évocation, certaines pages sont sublimes de lyrisme, d'autres flirtent avec le cocasse. On pourrait lui reprocher de frôler parfois la caricature, et de pousser le lecteur dans un certain sens, à travers notamment les personnages de Jim Taggart qui incarne l'héritier sans talent, ou Orren Boyle qui représente l'industriel jaloux de la réussite d'autrui. A l'inverse, Dagny et Hank ont un pouvoir à la fois visionnaire et adaptatif. Le changement ne leur fait pas peur, au contraire : c'est un défi. Mais les incompétents vont faire en sorte de compenser leur manque de réussite en faisant pression auprès du gouvernement pour faire voter des lois qui n'ont pour but que de pénaliser la concurrence. Sous la pression de ces lobbies hypocrites (qui vantent sans cesse l'intérêt général alors qu'ils n'ont que leur intérêt propre en tête), les médiocres vont prendre le pouvoir, combler leur manque de talent en promulguant des lois absurdes ou restrictives qui empêchent les industriels doués de réussir, puis de travailler, tout simplement. Et peu à peu, les "êtres pensants" continuant à déserter la société, celle-ci va se déliter, puis s'effondrer. Sans fer, plus d'acier ; sans acier, plus de rails ; sans rails, plus de transport, plus de commerce, plus d'échanges ; sans échanges, plus de vie.
 
"Rien n'est plus important dans la vie que de bien faire son travail. Rien. C'est la seule chose qui compte. La seule qui te permette de te révéler."
"Avez-vous déjà ressenti ce besoin d'admirer quelqu'un, celui de vous hisser à son niveau, a lieu de vous abaisser ?"
 
Ayn Rand imagine une fable en forme de dystopie dans laquelle on assiste à la ruine de l'industrie américaine suivie de l'effondrement de la société, "comme si le monde avait été détruit, non par une explosion (...), mais par un ramollissement général." Elle y fait l'éloge du courage, du talent et de l'action. On voit bien qu'en filigrane elle condamne toutes forme de collectivisme, elle qui était née en 1905 en Russie avant d'émigrer aux États-Unis en 1926, et avait une fascination pour le capitalisme à l'américaine. Mais la grande force de ce roman est de montrer comment le triomphe de la médiocrité est susceptible de conduire le monde à la catastrophe. Sa démonstration de la faillite et de l'absurdité d'une société qui ne serait régie que par la satisfaction des besoins est confondante de vérité. Un gouvernement qui choisit délibérément de "voter l'immobilisme" pourrait prêter à sourire s'il ne nous renvoyait pas si tragiquement à une certaine réalité contemporaine. Au passage, elle pose une intéressante question : faut-il renoncer au progrès technologique sous prétexte qu'il risque d'avoir un coût social à court terme ? Mais ce qu'elle met en avant, d'un bout à l'autre du roman, c'est la primauté de l'intelligence, le pouvoir de la raison, la nécessité pour chacun d'entre nous de faire marcher son cerveau, non seulement pour comprendre le monde mais pour changer le monde. Elle nous engage à assumer la responsabilité de nos actes et de nos désirs. Le seul but de la vie, pour Rand, c'est de travailler à son propre bonheur, mais le bonheur ne tombe pas du ciel : il est le fruit de l'effort, de la réflexion et du courage.
 
"La plus grande richesse n'est-elle pas d'être maître de sa vie ? De la consacrer à son développement personnel ? Le vivant demande à se développer. Il ne peut rester en l'état. Il doit se développer ou mourir."
 
Un bouquin fabuleux que je suis à deux doigts de qualifier de chef d'œuvre, même si je vois les limites de la philosophie randienne, et qui a profondément bouleversé ma vision du monde.
 
 
Titre original : Atlas shrugged
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz.
Les Belles Lettres, 2011 (1e éd. 1957). - 1344 p.
 
 
Lu dans le cadre du challenge "Pavé de l'été" de Brize.
 
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Y
Brrrrrr d'un coté ça me tente d'un autre je comprends bien pourquoi il a plu aux US et je redoute certaines choses enfin....
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P
C'est clairement une défense du libéralisme. Mais je te garantis que je l'ai lu en mode "esprit critique : ON" et que j'ai quand même adoré, parce que c'est très romanesque et ça donne un autre point de vue sur les entrepreneurs qui mérite (quand même) d'être entendu.
E
J'ai beaucoup entendu parler de l'auteur, j'ai tous ses livres publiés en français, mais je ne l'ai encore jamais lue...ça me fait plaisir du coup de lire ton avis sur La Grève, et de voir qu'en plus tu as beaucoup aimé ce roman.
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P
C'est une auteure beaucoup plus connus de l'autre côté de l'Atlantique, mais c'est dommage parce que c'est une fabuleuse romancière.
M
Ou alors, il s'agit d'un autre titre, "The Fountainhead" (La source vive).
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P
La Source vive m'a également été fortement conseillé !
M
L'été, la saison des pavés ! :-) Ça fait longtemps que ce roman m'intrigue ; si mon souvenir est bon, on voit même Don Draper le lire dans la série Mad Men.
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P
Ann Rand est tellement connue aux US que je n'arrête pas de la croiser dans des romans contemporains.
K
Tes pavés de l'été m'impressionnent ! Je ne connaissais pas ce roman, pourtant plus tout récent...
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P
Je profite de l'été pour lire des trucs trèèèès gros ! Mais je ne sais pas si je vais arriver au bout de tous mes projets, je lis assez peu en ce moment, en fait.
B
Je ne connaissais pas non plus mais ton enthousiasme au sujet de ce roman fait que je n'oublierai pas d'aller y regarder de plus près.
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P
Un roman qui m'a marquée pour un moment, je crois.
K
1344 p! Oui, ça avait intérêt à être passionnant, dis donc!
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P
Plus que passionnant, c'est totalement addictif !
D
Je ne connaissais pas du tout ce livre, qui semble en effet tout à fait passionnant.
Comme Mior, ta dernière phrase m'interpelle !
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P
Il est aussi peu connu en France qu'il est vénéré aux US. Et je comprends pourquoi même si je n'adhère pas à tout.
A
Je n'ai pas de liseuse, alors 1300 pages ça me fait réfléchir ; mais ce n'est pas impossible ;-)
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P
Ce n'est pas forcément le nombre de pages qui compte, mais le fluidité du texte, et celui-ci se lit vraiment très bien.
M
..."Et qui a profondément bouleversé ma vision du monde ..." à ce point ??
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P
Oui, c'est un bouquin vraiment incroyable qui donne à réfléchir sur le fonctionnement de la société.