Un Américain bien tranquille - Graham Greene

Publié le par Papillon

"Tôt ou tard il faut prendre parti. Si l'on veut demeurer humain"

 

 

Il y avait bien longtemps que je n'avais pas lu Graham Greene, auteur anglais passé de mode, mais que j'ai décidé de sortir de la bibliothèque où il prenait la poussière, à l'occasion du Mois anglais. Et bien m'en a pris.

 

Saigon, 1952, en pleine guerre d'Indochine. Thomas Fowler est correspondant de guerre pour un journal anglais, et entretient depuis des mois une liaison avec une ravissante vietnamienne beaucoup plus jeune que lui. Débarque un jeune américain candide, Alden Pyle, en mission soi-disant humanitaire, qui va tomber amoureux de son amie, mettre le bazar dans son couple, dans sa vie, et bien plus encore.

 

Derrière ce pitch apparemment banal, Graham Greene bâtit un roman bien plus complexe qu'il n'y parait, qui mêle tous les genres. Ça commence comme un polar (un cadavre au premier chapitre), ça continue comme un triangle amoureux avec deux hommes se disputant la même femme, puis comme un roman de guerre (bombardements sur les rizières, course-poursuite dans la jungle), voire un roman philosophique (discussion entre hommes sur le sens de la vie, l'amour, le sexe, et l'existence de Dieu). A travers ces deux hommes, s'affrontent surtout deux visions fort différentes de la vie. D'un côté, l'anglais vieillissant, totalement cynique, blasé, qui ne croit en rien, ni à Dieu, ni au diable et refuse de prendre parti dans cette guerre qui n'est pas "sa" guerre :

 

"La condition humaine étant ce qu'elle est, qu'ils se battent, qu'ils s'assassinent, je ne veux pas m'en mêler. Mes confrères journalistes se faisaient appeler correspondants de guerre, je préférais le titre de reporter. J'écrivais ce que je voyais, je n'agissais pas, et avoir une opinion est encore une façon d'agir."

 

Face à lui, le jeune américain, bardé de certitudes, mais qui a tout appris dans les livres, des livres écrits par des gens qui n'ont jamais mis un pied sur le terrain ; un jeune homme qui refuse d'accepter que la réalité ne se conforme pas toujours à ses illusions ; un jeune homme sans expérience de l'Asie, convaincu que la démocratie est le remède miracle à tous les maux de l'humanité (tiens, déjà !).

 

"L'innocence est une forme de démence."

 

A travers le personnage de Fowler, Graham Greene expose toute l'absurdité de la guerre, et à travers celui de Pyle, il fait une critique en règle de l'Amérique et de sa vision souvent simpliste du monde. Il oppose aussi la jeunesse idéaliste à la vieillesse expérimentée, l'action à la réflexion, la beauté du monde aux horreurs de la guerre. Et grâce à l'intrigue policière, il tient le lecteur en haleine jusqu'aux dernières pages.

 

J'ai beaucoup aimé ce personnage de Fowler qui pratique une ironie mordante, mais se défait peu à peu de son armure d'insensibilité pour révéler ses failles et sa vérité. Il pourrait être pathétique, cet homme blasé qui s'accroche à son dernier amour, mais il m'a semblé terriblement émouvant. Cette jeune femme, Phuong, qui n'est pourtant qu'une silhouette qui parcourt le roman en silence, va le forcer à se révéler à lui-même et à prendre parti. Peut-être que l'amour est la seule chose qui nous reste quand il ne reste plus rien.

 

Un roman de facture classique, à la plume très élégante, mais qui se révèle d'une étonnante modernité.

 

"Le temps prend sa revanche, mais les revanches sentent bien souvent l'aigre : ne ferions-nous pas mieux, les uns et les autres, de renoncer à comprendre, d'accepter le fait qu'aucun être humain n'en comprendra jamais un autre, la femme son mari, l'amant sa maîtresse, les parents leurs enfants ? "

 

 

Traduit de l'anglais par Marcelle Sibon.

10/18, 2005  (1e édition 1955). - 253 p.

 

 

Lu dans le cadre du Mois anglais de Lou, Titine et Cryssilda.

 

 

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Commenter cet article

Guillome 13/07/2015 10:07

j'avais lu quelques nouvelles de lui, tu me tentes avec ce roman ! merci !

Emma 15/06/2015 11:30

Je n'ai jamais lu cet auteur mais je le retiens, pas forcément avec ce titre qui me tente moyennement.

luocine 10/06/2015 11:05

Bonjour Papillon
J'ai repéré ton blog depuis un moment sans écrire de commentaire , j'aime bien ce que tu écri ssur cet auteur qu ej'ai lu il y a bien longtemps, j'adore les "re" découvertes ,merci

Papillon 10/06/2015 13:09

Merci de ta visite !
Le Mois anglais est justement l'occasion de redécouvrir des tas d'auteurs, pas forcément actuels ni classiques. Et Graham Greene, c'est vraiment bien.

Gwenaelle 08/06/2015 19:04

Ce que tu en dis me donne envie... Pas lu non plus cet auteur encore!

Papillon 09/06/2015 20:46

Belle plume, belle histoire et pas du tout daté selon moi : à tester !

Titine 08/06/2015 14:46

Graham Greene me tente depuis longtemps mais je n'ai toujours pas franchi le pas. Je note celui-ci qui t'a plu.

Papillon 09/06/2015 20:45

Un auteur qui mériterait d'être sorti de l'oubli où il est tombé.

Aifelle 08/06/2015 06:31

Je l'ai lu il y a longtemps ; dans ma jeunesse on lisait Graham Greene !!

Papillon 09/06/2015 20:45

Dans la mienne aussi, Aifelle, :-)

keisha 07/06/2015 20:34

Ah j'en ai lu, à une époque, mais pas celui ci; oui, on devrait bien le lire plus souvent, cet auteur...Tu as sans doute lu Voyages avec ma tante?

Papillon 07/06/2015 20:49

Je l'ai vu au théâtre il y a un mois ou deux et c'est ce qui m'a donné envie de mettre cet auteur à mon programme du Mois anglais.