Citation du jour :
« Les seuls gens qui existent sont ceux qui ont la démence de vivre, de discourir, d'être sauvés, qui veulent jouir de tout dans
un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller. »
Jack Kerouac, Sur la route.
« Les seuls gens qui existent sont ceux qui ont la démence de vivre, de discourir, d'être sauvés, qui veulent jouir de tout dans
un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller. »
Jack Kerouac, Sur la route.
1965, sur l'île de New Pezance, au large de la Nouvelle Angleterre.
Sam et Suzy ont douze ans. Il passe ses vacances dans un camp scout, elle vit dans une famille un peu foldingue. Ils sont tous deux solitaires, sans amis et considérés comme psychologiquement fragiles. Ils se sont rencontrés un an plus tôt, lors du spectacle annuel de l'église et ont commencé à s'écrire pour se raconter leurs difficultés relationnelles réciproques. Ils décident de fuguer ensemble. Elle emporte ses livres favoris (volés à la bibliothèque), un tourne-disque (emprunté à son petit frère) et son chat. Il emporte son matériel de camping et de survie. Quand on découvre leur absence, l'alerte est donnée et toute la population part à leur recherche, alors qu'un violent orage menace l'île.
Quel délicieux petit film que celui-ci ! Tout y es parfait : l'histoire de deux ados amoureux et volontaires, la mise en scène inventive et malicieuse, tous les personnages d'adultes un peu décalés (dont un formidable Bruce Willis qui a abandonné son costume de sauveur du monde pour endosser celui d'un flic tendre et mélancolique). Rien de réaliste, dans cette histoire qui a tout du conte enfantin, et qui est d'ailleurs rythmée par les lectures que Suzy fait à Sam de ses histoires fantastiques préférées. Une histoire d'amour entre deux gamins trop intelligents pour le monde dans lequel ils vivent, qui tourne bien vite à la course poursuite, rythmée à la fois par la tempête qui arrive et la musique de Benjamin Britten, dans un formidable crescendo de sons, de suspense et d'émotions.
Un vrai bonheur au goût de bonbon acidulé.
Film américain de Wes Anderson,
avec Jared Gilman, Kara Hayward, Bruce Willis, Edward Norton, Bill Murray, Frances McDormand.
Genre : comédie dramatique ; durée : 1h34.
Ecrivain américain, Bill Bryson a vécu vingt-cinq ans en Angleterre. Quand il revient aux Etats-Unis, il s’installe dans une petite ville du New Hampshire, et découvre par hasard que l’un des plus fameux chemins de randonnée passe tout près de chez lui. L’Appalachian Trail est l’un des plus anciens sentiers de randonnée des Etats-Unis. Long de 3500 km, il traverse 14 états du Nord au Sud, reliant le Maine à la Géorgie, en longeant la chaîne des Appalaches. Bill Bryson, qui pratique un peu la randonnée, décide de se lancer dans l’aventure de l’Appalachian Trail.
La particularité de ce sentier est qu’il serpente presque entièrement dans les bois et nécessite donc de vivre en autonomie, c’est donc davantage du trekking que de la randonnée, et les randonneurs doivent transporter matériel de camping et provisions. Par ailleurs, les bois aux Etats-Unis sont des lieux dangereux, qui fourmillent d’animaux sauvages, notamment des ours.
Notre héros va donc lourdement s’équiper et soigneusement s’informer en lisant tous les ouvrages écrits sur le mythique Appalachian Trail (AT pour les intimes). Il retrouve même un vieux camarade de jeunesse tout prêt à l’accompagner dans son périple. L’AT étant situé en zone de moyenne montagne, il est impraticable en hiver. Il faut donc le parcourir en été, tout en partant assez tôt pour avoir terminé avant l’automne. Les deux compères partent donc de Géorgie le 8 mars pour remonter le chemin dans le sens Sud-Nord.
Et c’est le début de quatre mois d’aventures désopilantes qui m’ont fait hurler de rire. Si Bill Bryson a l’habitude de marcher, ce n’est pas le cas de son copain Katz qui a davantage l’habitude des soirées télé que des séances de sport. Les débuts vont être difficiles, Bryson passant son temps à attendre Katz.
« Katz ne développera jamais vraiment de goût pour la randonnée, et pourtant Dieu sait qu’il s’est donné à fond ! De temps en temps, je crois qu’il a entrevu qu’il y avait quelque chose – quelque chose d’insaisissable, de profond – qui rendait l’expérience d’aller se perdre en pleine forêt presque gratifiante. Parfois, il s’extasiait sur un paysage ou considérait avec admiration une merveille de la nature que nous croisions sur notre passage, mais, généralement, marcher était pour lui une sale corvée, un inconvénient regrettable entre deux zones de confort situées à intervalles distants. J’étais en revanche totalement, stupidement, béatement absorbé par le simple fait d’avancer. »
Mais surtout il y a tous ces incidents et toutes ces mésaventures que l’on est susceptible de rencontrer quand on part pour quatre mois de randonnée loin de tout. Les deux hommes doivent généralement marcher huit à quinze jours avant de croiser la moindre route et d’atteindre la moindre ville, leur permettant de se réapprovisionner, se laver, laver leur linge, faire un vrai repas au restaurant et dormir dans un vrai lit. Jour après jour, les deux amis deviennent de plus en plus sales et hirsutes. Et il y a tous les aléas d’une marche au long cours : intempéries, moustiques, rencontres plus ou moins agréables, refuges surpeuplés et crasseux.
Bill Bryson ne se contente pas de nous raconter « son » chemin. Il se prend vraiment de passion pour l’histoire de l’AT, ceux qui l’ont créé, ceux qui l’ont parcouru, ceux qui y ont perdu la vie. Il s’intéresse aussi beaucoup à la faune et à la flore et aux questions écologiques. Toute cette zone des Etats-Unis a subi une très forte déforestation, qui a complètement perturbé les écosystèmes et entraîné la disparition de dizaines d’espèces végétales et animales. Et ce, sous l’égide de la Direction des Parcs Nationaux, dont Bill Bryson pense le plus grand mal. Car l’AT traverse plusieurs parcs nationaux, et Bill Bryon constate (comme l’avait fait Edward Abbey avant lui) que, paradoxalement, les parcs nationaux, contribuent davantage à la destruction des espèces qu’à leur conservation. Les parcs nationaux, aux Etats-Unis, sont davantage conçus comme des parcs d’attraction permettant au plus grand nombre de goûter à la vie sauvage que comme des lieux de préservation de cette vie sauvage.
Bref, Bill Bryon parvient à nous faire mourir de rire avec des histoires d’ours et de chaussettes sales, tout en exaltant le goût de la marche et de la nature sauvage. Et on essaiera d’oublier la hideuse couverture qui ne rend pas hommage à ce génial bouquin
Titre original : A walk in the woods
Traduit de l’américain par Karine Chaunac.
Payot, 2012. – 347 p.
Didier Decoin aime les jardins, et il aime les livres. Il considère qu’il n’y a pas de meilleur endroit pour lire qu’un agréable jardin. Des jardins, il en possède deux, l’un en région parisienne, l’autre en Normandie, dont il profite à tour de rôle en fonction des saisons. Car Didier Decoin se définit volontiers comme un « jardinier-usager, un jardinier-profiteur, un jardinier-jouisseur », un amoureux des jardins, mais pas du jardinage, en somme. Cet amour remonte à l’enfance, quand ses parents habitaient en face du Bois de Boulogne et que le Jardin de Bagatelle était sa cour de récréation. Depuis, il a visité et joui de nombreux jardins, et c’est à une promenade dans ses lieux favoris, plus ou moins fameux, qu’il nous convie dans ce petit livre, pour nous faire partager sa passion.
« Jusqu’à rencontrer Chantal, je connaissais des jardins – et seulement de vue, suis-je tenté de dire – mais pas le jardin. C’est elle qui m’a enseigné qu’il était une culture (sans jeu de mots), un art, un langage – voire une addiction. »
Didier Decoin parcourt donc le monde avec sa femme pour aller à la rencontre de jardins, dont il parle avec amour et poésie. La plupart d’entre eux, d’ailleurs, se trouvent sur les Iles Britanniques, puisque, comme chacun sait, l’art du jardin doit tout aux Britanniques. L’auteur nous entraîne ainsi du Jardin de la Lune de Weswell Manor au Jardin Blanc de Sissinghurst en Angleterre et d’Inverewe en Ecosse à Serre de la Madone en France.
C’est un récit qui part un peu dans tous les sens parce que Didier Decoin est un formidable conteur très bavard et très drôle qui, entre deux ballades horticoles, nous raconte quelques anecdotes personnelles ou historiques, et nous glisse quelques leçons de Botanique. Il sera ainsi question de palmier et de gingembre, de chrysanthèmes et de nénuphars, d’un rosier et de quelques abricots.
« Les nénuphars m’ont appris qu’il existait une plante qui se cultive toute seule, qui ne réclame ni eau ni lumière, et qu’on rencontre à l’état foisonnant dans tous les jardins sans exception aucune : elle s’appelle la frustration. »
Par ailleurs, le texte est truffé de références littéraires, ce qui ne gâche rien, et nous offre donc à la fois une promenade botanique et littéraire.
« Le jardinier et l’écrivain ont cette même obsession : couper ce qui dépasse, éclaircir le fouillis, dégager l’essentiel des structures et des coloris. »
JC Lattès, 2012. – 228 p.
Ayant eu la bonne idée d'aller voir Sur la route dans un cinéma MK2, producteur du film, j'ai eu la surprise de me voir remettre un billet d'entrée gratuit pour l'exposition "Sur la route de Jack Kerouac : L'épopée, de l'écrit à l'écran", qui se tient en ce moment à Paris, et a pour principal objet de montrer le texte original du livre.
En 1951, après quatre ans de pérégrinations sur les routes américaines, Jack Kerouac se lance dans la rédaction du livre dont il a l'idée depuis 1947. Il le dactylographie sur une longue bande de papier qu'il a bricolée lui-même en collant bout à bout des dizaines de feuillets. Cette opération a un double but : lui permettre de taper son texte d'un seul jet sans avoir à s'interrompre pour remettre une feuille dans son Underwood, et symboliser le long ruban de la route. On lit partout qu'il l'écrivit en trois semaines, ce qui est vrai (grâce à des litres de café), mais qui fut possible parce qu'il avait accumulé des dizaines de carnets de notes pendant ses tribulations.
Le contenu du livre fut jugé si subversif que Kerouac eut le plus grand mal à le faire publier. Pour y parvenir, il dut modifier tous les noms et couper les scènes les plus brûlantes. Le roman est finalement publié en 1957. Allen Ginsberg déclare alors : «Le roman publié n'a rien à voir avec le livre échevelé que Kerouac a tapé en 1951. Un jour quand tout le monde sera mort, l'original sera publié en l'état dans toute sa folie.» Il avait raison : en 2007, la texte original est enfin publié sous le titre "Sur la route, le rouleau original".
L'exposition nous permet de voir les neuf premiers mètres de ce tapuscrit, un texte compact sans interligne et sans paragraphe, et s'attache à montrer les différences entre les deux éditions. Dans le texte d'origine, tous les personnages portent leur vrais noms. Et ça m’a amusée de constater que Kerouac s'est baptisé "Paradise", alors qu'il a attribué à son ami Neal le patronyme du meilleur ennemi de Sherlock Holmes, Moriarty.
« Parce que les seuls gens qui m'intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois.»
Même la première phrase a changé : «J'ai rencontré rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père...» est devenu : «J'ai connu Dean peu de temps après qu'on ait rompu ma femme et moi.» Et, bien sûr, dans la première version toutes les scénes érotiques ont été édulcorées et tout ce qui a trait à l'homosexualité a été gommé, notamment la relation entre Cassidy et Ginsberg.
Le reste de l'exposition concerne la genèse du livre et la genèse du film. On y découvre l'adolescence de Kerouac à Lewis, petite ville industrielle du Massachussetts, dans une famille d'origine québécoise, ses débuts précoces d'écrivain, son talent pour le football américain et ses influences littéraires, tant américaines (Thoreau, Walt Whitman, Thomas Wolfe), que françaises (Proust, Balzac, Céline, Baudelaire et, bien sûr, Rimbeau). Puis il y a la vie à New York, la rencontre fondamentale avec Neal Cassidy et le départ sur les routes.
En ce qui concerne le film, partie qui m'a le moins intéressée, on voit surtout comment Walter Salles a silloné toute l'Amérique du Nord et du Sud pour trouver les paysages susceptibles de représenter l'Amérique des années cinquante. Une carte des Etats-Unis met en parallèle les itinéraires de Jack Kerouac et de Walter Salles.
Mon seul regret, dans cette expo, est que les carnets de Kerouac qu'on y voie ne sont que des copies, les originaux étant conservés à la New York.
Maintenant, il ne me reste plus qu'à relire le livre, dans sa version initiale et en VO.
Musée des Lettres et de Manuscrits,*
222, bd Saint-Germain, Paris 7.
Jusqu'au 19 aôut 2012.
Il est inutile, je pense, de présenter ce que toute la critique a baptisé depuis longtemps le "roman-culte de la Beat Generation", écrit par Jack Kerouac en 1951, publié
pour la première fois en 1957 dans une version expurgée, et une deuxième fois en 2007 dans sa version originale. L'adaptation au cinéma se fit attendre pendant soixante ans, alors que Jack
Kerouas en avait rêvé dès 1957. Plusieurs cinéastes s'y sont cassé les dents, avant que Walter Salles, réalisateur de Carnets de voyage et spécialiste du road movie, ne reprenne le flambeau.
Il me serait personnellement difficile de comparer le film au livre, que j'ai lu il y a trente ans et dont il ne me reste rien, sauf une furieuse envie de le relire. Et c'est presque mieux. J'ai pu plonger en toute innocence dans les aventures de Sal et Dean.
En 1947 à New York, Sal Paradise (Jack Kerouac, interprété par Sam Riley) est apprenti écrivain. Il passe ses nuits dans les bars de Manhattan à écouter du jazz en parlant poésie avec son ami Carlo Marx (Allen Ginsberg, interprété par Tom Sturridge). Débarque dans ce petit cercle d'intellectuels le sulfureux Dean Moriarty (Neal Cassidy, interprété par le très brûlant et très sexy Garrett Hedlung), qui vient de purger une peine de prison pour vol de voiture et arrive à New York avec sa sensuelle petite amie Marylou (LuAnne Henderson, jouée par Kristen Stewart) qu'il vient tout juste d'épouser. Entre Sal et Dean, l'amitié est immédiate, intense et un peu trouble, non exempte de désir et de jalousie, fondée sur un amour commun de la littérature et de la musique, et une soif immodérée de liberté. A travers Dean, Sal découvre la fureur de vivre. Dean aimerait lui aussi écrire mais il n'en a pas le temps : il est trop occupé à vivre. Sal va le suivre, en prenant des notes.
Dean retourne à Denver avec Marylou, Sal ne tarde pas à s'ennuyer et décide de le rejoindre. Ce sera son premier voyage à travers les Etats-Unis, à pieds, sur le pouce ou en bus, de New York à Denver, via Chicago et retour à New York. Ce sera l'occasion pour Sal d'enfin découvrir les fabuleux paysages de l'Ouest, dont il rêve depuis l'enfance. Suivront d'autres voyages, en voiture cette fois, une splendide Ford Huston, jusqu'à New Orleans, San Francisco ou Mexico, ryhtmés par quatre éléments fondamentaux : vitesse, sexe, drogue et jazz.
"Sur la route, qui m'occupe l'esprit en ce moment, est le roman de deux gars qui partent en Californie en auto-stop, à la recherche de quelque chose qu'ils ne trouvent pas vraiment, au bout du compte, qui se perdent sur la route, et reviennent à leur point de départ pleins d'espoirs dans quelque chose d'autre." Jack Kerouac
Ces jeunes gens sont prêts à vivre toutes expériences possibles pour trouver ce qu'ils cherchent désespérément, vivant sans un sou, se nourrissant de menues rapines dans les magasins d'autoroutes, s'étourdissant dans des transes effrénées provoquées par la drogue, la musique ou le sexe, allant jusqu'à se prostituer, si besoin, dans une forme d'autodérision provoquante.
J'ai beaucoup aimé ce film, parfaitement rythmé, à la fois quête initiatique de toute une génération, et hommage aux splendides et immenses paysages de l'Amérique. Tout est indissociable dans cette histoire : les images et les sons font naître les sensations et les sentiments. La bande-son, très jazzy, nous entraîne dans cette pulsation que Kerouac souhaitait donner à son texte. Tous les acteurs sont saisissants de vérité, même si j'ai tout particulièrement apprécié le duo Sal-Dean, deux êtres aussi complémentaires que différents, l'un extraverti brûlant la chandelle par les deux bouts, sans se préoccuper des conséquences, avec un égoïsme aussi démesuré qu'inconscient ; et l'autre plus réservé, plus secret, mais obsédé par l'idée de coucher sur le papier tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend et tout ce qu'il ressent.
"Tous les autres se contentent de vivre pour vivre, pas moi. Je veux comprendre, après quoi vivre pour vivre." Jack Kerouac, Journal.
Scénario de José Rivera, d'après le roman de Jack Kerouac,
Mise en scène de Walter Salles.
Genre : road movie ; durée : 2h20.
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