Si c'est un homme - Primo Levi

Publié le par Papillon


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levi.jpgPour cette première lecture de l'année, le Blogoclub avait décidé de s'intéresser à la littérature italienne et, bizarrement, le choix des participants s'est porté sur ce texte qui n'est n'est ni un roman ni très représentatif de la littérature italienne, puisqu'il s'agit d'un témoignage sur la Shoah et l'univers concentrationnaire.

« Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meut pour un oui pou un non. »

Primo Levi est né en 1919 à Turin, et a fait des études de chimie. En 1943, il intégre un groupe de résistants. Suite à une dénonciation, il est arrêté en 1944 et déporté à Auschwitz. L'enfer commence avec le voyage : hommes, femmes et enfants sont empilés dans des wagons plombés sans eau, sans nourriture et sans toilettes. A l'arrivée au camp, hommes et femmes sont séparés, et les hommes "triés" : aux valides est réservé le camp de travail, aux autres la chambre à gaz. En quelques heures, ces hommes épuisés se voient déchus de toute humanité, on les prive de leurs biens, leurs vêtement, leurs cheveux et jusqu'à leur nom. Un costume rayé et un numéro tatoué sur le bras les transforment en un troupeau hagard d'esclaves. Faim, froid et épuisement, voilà ce qui rythme la vie du Lager et des Häftlinge (détenus). Dans un tel univers, il n'y a plus ni fraternité, ni solidarité. Une seul règle : survivre. Une seule loi : chacun pour soi (et Dieu pour personne). « La peur gouverne les uns, la haine les autres ; tout autre sentiment a disparu. Chacun est à chacun un ennemi ou un rival. » Primo Levi montre que les hommes se répartissent en deux catégories : les élus et les damnés, autrement dit les démerdards et les autres. Aux premiers, le vol, les trafics en tous genres et les (minuscules) privilèges ; aux autres, les coups, la résignation et la mort. Et ceux qui échappent à la maladie et à l'épuisement doivent encore affronter les "sélections", quand les SS trient les détenus pour éliminer tous les faibles.

Ce texte a été écrit en 1946, c'est-à-dire juste après le retour de Primo Levi chez lui, et pourtant il est écrit sans haine, sans colère et sans esprit de revanche. Mais sans pardon non plus : « Ce qui a lieu aujourd'hui est une abomination qu'aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l'homme a le pouvoir de faire ne pourra plus réparer.» Primo Levi se veut un témoin, c'est un scientifique qui décrit une réalité avec précision : les lieux, les rites, les trafics, les privilèges ou les punitions, tout y soigneusement analysé. Et ce qu'il donne à voir, c'est un monde à la fois tragique et ubuesque : une tour de Babel où personne ne se comprend, divisée en castes (les Juifs y sont considérés comme la lie de la terre), où une organisation rigoureuse s'oppose à des réglements débiles et mutiples, au service d'un travail dont la finalité n'est pas très claire.

Pour Primo Levi, si le Lager (ou camps d'extermination) a été servi par le très efficace sens de l'organisation allemand, c'est un pur produit du nazisme et donc du fascisme, d'où l'impérieuse nécessité de témoigner, de dire et redire encore et encore : « Je ne suis pas un fasciste, je crois dans la raison et dans la discussion comme instruments suprêmes de progrès, et le désir de justice l'emporte en moi sur la haine.» L'écriture de ce livre fut d'abord pour Primo Levi une sorte de thérapie lui permettant de dire l'indicible, "ce que l'on ne peut raconter à personne", et de surmonter l'épreuve pour reprendre le cours de sa vie. Pour nous, lecteurs du XXIe siècle, ce livre devrait être un bréviaire qui nous incite à être vigilant face à toutes les tentations totalitaires, qui mènent à la pensée unique et au rejet de la différence.

Tous les billets du Blogoclub sont chez Sylire et chez Lisa.

Traduit de l'italien par Martine Schruoffeneger.
Pocket, 2003 (1e ed 1948). - 315 p.


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Chiwi 11/01/2010 21:57


Je l'ai lu en terminale il y a bientôt dix ans et ça a été pour moi une révélation. Un grand écrivain, un grand roman qui fait réfléchir et se souvenir.


Papillon 12/01/2010 21:00


Je trouve que c'est bien de le lire au lycée.


claudialucia 09/01/2010 14:21


Je  ne sais pourquoi mon  commentaire sur Semprun  : Quel beau dimanche;  l'écriture ou la vie  s'est affiché sous le nom de Fleur.
Oui, ce sont vraiment de très beaux livres!  
Un épisode qui me touche beaucoup par exemple, c'est celui où George Semprun, à Buchenwald,  assiste son vieux professeur en train de mourir en lui disant ces vers de Baudelaire :  Ô
Mort! Vieux capitaine! Il est temps, levons l'ancre.  Pour moi ce passage incarne la résistance de l'Esprit sur le Mal symbolisé par l'idéologie nazie et la force de la littérature même
au milieu de l'Enfer. 

Claudialucia  blog Le Monde  Ma Librairie


Papillon 09/01/2010 18:24


C'est un petit bug de ma plateforme, mais qui se corrige tout seul...


claudialucia 09/01/2010 14:08


Oui, un  très beau livre qu'il faut avoir lu pour le devoir de mémoire mais aussi pour ses qualités littéraires; j'aime beaucoup aussi les livres de George Semprun  sur le même sujet et
pour les mêmes raisons : l'écriture ou la vie; Quel beau Dimanche. Une leçon d'Humanité face à la barbarie nazie. 


Papillon 09/01/2010 18:23


Je n'ai pas encore lu Jorge Semprun, je crois que ce sera plus facile maintenant que j'ai lu Primo Levi.


Fleur 03/01/2010 14:20


Ma lecture de ce livre remonte au lycée. A l'époque, il m'avait bouleversée. Je pense que c'est un livre à lire dans sa vie car Primo Levi y parle extrêmement bien de la condition humaine.


Papillon 03/01/2010 18:16


Oui son analyse de l'univers concentrationnaire est assez glaçante !


Midola 03/01/2010 12:11


Je l'ai lu lorsque j'étais au lycée sur le conseil de mon prof d'histoire et cette lecture reste depuis gravée dans ma mémoire. C'est effectivement un livre qu'on devrait tout avoir lu au moins une
fois dans notre vie pour garder en mémoire les horreurs qui ont été commises !


Papillon 03/01/2010 18:16


En tièrement d'accord avec toi !


Thaïs 03/01/2010 10:00


Tu en parles bien du devoir d em"moire.
Bonne année à toi


Papillon 03/01/2010 18:11


Bonne année thaïs !


Nina 02/01/2010 14:46


En effet ce livre devrait nous servir de bréviaire, nous devons tous être vigilants, la haine de la différence est toujours présente et ce genre de livre nous aide à méditer sur ce fléau. Je te
souhiate quand même une très belle année remplie de belles rencontres avec et autour des livres.


Papillon 03/01/2010 18:11


Bonne année à toi ausi !


Josette 01/01/2010 23:58


Bonsoir, Je viens de finir "Une femme à Berlin" journal s'étalant sur 2 mois au moment de l'arrivée des russes. Témoignage terrible qui laisse perplexe et amère.
Je vais lire ce livre de Primo Levi.
(Je n'ai pas de blog mais je butine les avis des lecteurs au fil du temps)


Papillon 03/01/2010 18:11


En effet les russes se sont bien bengés en entrant dans berlin...


Leiloona 01/01/2010 20:36


Voici un incontournable pour moi. Je le conseille souvent à mes élèves (les grands, bien-sûr.)


Papillon 03/01/2010 18:10


Je pense en effet qu'on devrait tous le lire au lycée.


denis 01/01/2010 20:32


ce livre est en effet une leçon de philosophie de la vie


Papillon 03/01/2010 18:09


Une dure leçon !