Oasis interdites - Ella Maillart

Publié le par Papillon

De Pékin au Cachemire : une femme à travers l’Asie centrale en 1935

maillart

En janvier 1935, Ella Maillart, grande voyageuse et écrivain, est à Pékin pour le compte du Petit Parisien et termine un reportage sur la Mandchourie. Elle projette de retourner en Europe en traversant la Chine d’Est en Ouest. Son but est d’atteindre le Sikiang ou Turkestan chinois. Cette province occidentale, la plus vaste de Chine, n’est rien d’autre qu’un désert entouré de montagnes et percé de rares oasis, mais c’est un carrefour stratégique, aux confins de l’URSS, des Indes, de l’Afghanistan et de la Chine, donc. La Chine de 1935 n’est plus un empire mandchou et pas encore une république communiste. Depuis la révolution de 1911, le pays est gouverné par le Kuomintang qui tente tant bien que mal d’en maintenir l’unité. Mais à l’est, les japonais occupent la Mandchourie et la capitale a dû déménager de Pékin à Nankin ; au Sud, les communistes mènent une guerre de conquête ; et à l’ouest, les populations musulmanes ne cessent de se rebeller contre le pouvoir central. Le gouvernement chinois a donc interdit l’accès du Sikiang aux étrangers. Il va falloir ruser.

« Pour le moment il fallait gagner Chengchow puis Sian par train ; puis Lanchow en camion ; puis Sining sur une mule ; puis, au hasard des caravanes, la yourte des Smigounoff au centre du Tsaidam. Au-delà de cette étape tout était vague. Il ne faut rien prévoir de rationnel en Chine où le proverbe dit : Monsieur Peut-être a épousé Madame Doucement et leur fils s’appelle Ça Ira ! »

Ella Maillart qui pratique assez bien le russe, mais pas le chinois, décide de partir avec Peter Fleming, rencontré quelques mois tôt, journaliste britannique qui travaille pour le prestigieux Times. Les deux aventuriers quittent donc Pékin en train, sans visa et avec très peu de bagages, dans le but officiel d’aller chasser au Tsaidam, pour un voyage qui va en fait durer plus de sept mois.

« Je suis sur le point de tourner le dos à la civilisation et à tout ce qu’elle comporte de trésors artistiques, de raffinement, de confort : lits, baignoires, journaux remplis du monde entier, fauteuils, courrier personnel, fruits, chirurgiens, linge propre et bas fins. Je pars vers le Moyen Age, et même vers l’Age du Bronze. »

Quelle sacrée bonne femme que cette Ella Maillart ! En 1935, elle est âgée de trente-deux ans, un âge où les jeunes femmes de son milieu font des épouses soumises et des mères de famille accomplies, alors qu’elle, elle traverse un continent quasi sauvage dans les conditions les plus rudes qui soient, en compagnie d’un Anglais flegmatique. Peter chasse et fournit le souper, Ella cuisine, reprise et soigne.

« Cette camaraderie pourtant, que je trouvais si plaisante et qui avait tant allégé pour nous les soucis de l’attente à Lanchow, me privait de ce que la découverte, dans mes voyages antérieurs, m’avait apporté de plus intense. Je perdais la joie aiguë, l’ivresse de faire moi-même ma trace, la fierté d’avoir su me débrouiller seule, auxquelles j’étais si habituée. Mais surtout un morceau d’Europe, matière isolante, nous accompagnait inévitablement par le seul fait de notre communauté : je n’étais plus à des milliers de kilomètres de tout ce que je connaissais, submergée par une Asie à laquelle je m’intégrais. A deux, on n’apprend pas si vite la langue, on n’est pas adopté par les indigènes, on plonge moins dans l’ambiance. »

Ella Maillart n’en garde pas moins un œil largement ouvert sur le monde qui l’entoure, la variété de ses habitants et de ses paysages. C’est avant tout une humaniste, toujours ouverte à la rencontre, toujours prête à adopter une nouvelle coutume, qui s’émerveille de la richesse de l’humanité et ne rechigne devant aucune des difficultés du voyage, même quand celui-ci devient particulièrement rude, rudesse d’ailleurs largement compensée par la gentillesse et la générosité des habitants croisés à chaque étape.

« Peter découvre avec émerveillement la vie des nomades, vie vieille comme le monde… Il est tout aux joies de l’initiation. Moi, au contraire, je retrouve une partie de mon passé et je continue en quelque sorte le voyage commencé au Turkestan russe ; je connais déjà l’odeur des chameaux, leur haleine fétide quand ils ruminent, je sais la halte au point d’eau, la collecte du crottin pour le feu et les joies que procure le thé bouillant ; je n’ignore pas la recherche des bêtes égarées à la poursuite de leur pâture, ni le silence des nuits où les yeux brûlent d’avoir trop regardé dans le vent. J’aime cette vie primitive où je retrouve la faim qui transforme en joie solide chaque morceau mis sous la dent, la saine fatigue, qui fait du sommeil une volupté incomparable, et le désir d’avancer que chaque pas réalise. »

Finalement, les deux aventuriers atteindront leur but, envers et contre tout, et seront les premiers étrangers depuis des années à pénétrer dans cette province du Sikiang, où on les fête comme les héros qu’ils sont. Ella Maillart en rapporte un merveilleux récit, à la fois d’une grande simplicité (il n’y a pas plus humble que cette femme) et d’une grande richesse, car il évoque la multitude des peuples d’Asie centrale (Mongols, Turkis, Kirghises, Dounganes,…), et témoigne d’une époque qui n’est plus.

« Essoufflée, je m’arrête un peu, j’admire les gentianes, les edelweiss aux longues tiges et j’écoute le silence des régions désertes, ce silence qui me manque lorsque je suis parmi les hommes, ce silence profond qui inonde le cœur d’immensité. »

Un grand moment de bonheur, dont je remercie Cathe (maintenant je vais être obligée de lire toute l'oeuvre d'Ella Maillart !)


Payot, 1989. – 244 p.

Préface de Nicolas Bouvier.

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Annie 27/09/2011 18:51



C'est souvent comme çà avec les voyageuses ! On lit un premier livre puis on les accompagne dans tous leurs voyages.j'ai vécu cette expérience avec Alexandra David-Néel  et j'ai été ravie.


Après cet article et les citations qu'il contient je crois bien que je vais mettre les pas dans ceux d'Ella Maillart. Merci !



Papillon 29/09/2011 21:28



Il faut aussi que je lise Alexandra David-Neel, maintenant : j'adore ces femmes hors normes.



Le coutographe 21/09/2011 23:52



Magnifique bannière... j'ai découvert votre site parce que vous êtes classée juste avant... ou juste après moi... je ne sais plus.


Bonne continuation



Papillon 23/09/2011 20:31



Merci, revenez quand vous voulez !



Manu 21/09/2011 19:49



J'avais déjà noté cette auteur. Un bon choix visiblement



Papillon 23/09/2011 20:30



Surtout si on aime le voyage et la nature.



cathe 20/09/2011 09:13



Et mon billet de ce matin va encore t'obliger à lire un livre :-D


Je suis ravie que tu aies adoré !!!!



Papillon 20/09/2011 19:58



J'avais déjà noté le bouquin de Fleming et en plus il est à la biblio ! J'ai envie de le lire très vite, tant que celui d'Ella Maillard est encore bien présent à ma mémoire, pour comparer.



keisha 20/09/2011 08:12



Tiens, je réalise que j'ai traine mes espadrilles par là! (en plus ocnfortable, évidemment...)



Papillon 20/09/2011 19:57



Pas moi, mais ça va peut-être m'inciter à refaire un tour un Chine....



maijo 19/09/2011 13:59



Pour l'avoir visitée, cette région demeure magnifique malgré tout ce qui lui est arrivé et lui arrive encore. Je note donc ce livre, dont le sujet m'intéresse beaucoup et qui me rappellera sans
doutes plein de choses.



Papillon 19/09/2011 22:54



Si en plus tu connais, tu devrais te régaler, c'est vraiment un super récit de voyage.



keisha 19/09/2011 09:27



Cela fait un temps fou que je me dis qu'il faut lire cet auteur (et voyager avec elle!). Bon, tu confirmes...



Papillon 19/09/2011 22:53



Ah oui, elle nous emmène bien loin et c'est un régal de la lire.



Aifelle 19/09/2011 06:56



J'ai lu deux livres d'elle, dont celui-ci, et j'en ai un troisième qui m'attend dans ma PAL. Cà fait plaisir de voir qu'il y a toujours eu des femmes téméraires et entreprenantes.



Papillon 19/09/2011 22:52



Comme je voudrais être capable d'en faire autant : partir seule au bout du monde... J'ai vraiment beaucoup d'admiration pour ces femmes-là !



agnèslamexicaine 19/09/2011 01:41



J adore ce bouquin et cette femme dont les mots sont si lumineux.. oui, tu peux te lancer!



Papillon 19/09/2011 22:51



Et moi j'adore cette femme !