Les Onze - Pierre Michon

Publié le par Papillon


Rentrée littéraire 2009

Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, il n’est pas question de football dans ce roman. Ce livre est l’histoire d’un tableau, Les Onze, donc, peint en 1794 par François-Elie Corentin, représentant le Comité de Salut Public et actuellement exposé au Louvre. Et pour faire un tableau, il faut un peintre et un sujet, le roman s’articule donc en deux parties, l’une consacrée à l’artiste, l’autre à son sujet.

François-Elie Corentin naît en 1730 sur les bords de la Loire. Il est le fruit d’un curieux et improbable mélange : un grand-père limousin ingénieur du roi et un grand-père illettré enrichi dans le commerce du vin, une grand-mère fille de petite noblesse de province et un père apprenti écrivain. En lui se retrouvent donc à la fois la plèbe et l’aristocratie, le terroir et l’héritage des Lumières. Il est un pont jeté entre l’Ancien Régime et un monde nouveau à venir. Il se fait nom de peintre en décorant les plafonds des demeures royales, avant de devenir la « petite main » de David, peintre révolutionnaire. Mais c’est un homme vieillissant qui se voit convoquer un soir d’hiver pour réaliser une commande, un tableau hautement politique, le portrait des onze membres du Comité de Salut Public qui ont instauré le régime de la Terreur. Tyrans ou patriotes ?

C’est un roman très court et très dense. Très érudit, aussi. Presque trop érudit : il m’a fallu relire deux fois le premier chapitre pour comprendre où se situait l’histoire et où l’auteur voulait en venir. Mais c’est un roman passionnant écrit dans une langue magnifique, ciselée, visuelle et précise. Ce roman réaffirme le triomphe de l’art sur l’action et le pouvoir. Les Onze étaient tous des écrivains, ils ont tous préféré le pouvoir à l’écriture, et qu’en reste-t-il ? Quelques lignes dans les livres d’histoire. Le tableau reste .

Sauf que le tableau n’existe que dans le roman. Pierre Michon a mélangé réalité et fiction, Histoire et imaginaire pour nous raconter une histoire que j’ai trouvé brillantissime.

Extrait
« Je vous prie, Monsieur, d'arrêter votre attention sur ceci : que savoir le latin quand on est Monseigneur le Dauphin de la Maison de France et le fils de Corentin la Marche, ne sont pas une seule et même chose ; ce sont même deux choses diamétralement opposées : car quand l'un, le dauphin, lit à chaque page, à chaque désinence, à chaque hémistiche, une glorieuse ratification de ce qui est et doit être, dont il fait lui-même partie, et que levant les yeux par ailleurs entre deux hémistiches, il voit par la fenêtre des Tuileries le grand jet d'eau du grand bassin et derrière le grand bassin sur les chevaux de Marly la Renommée avec sa trompette, l'autre, François Corentin, qui relève la tête vers des futailles et de la terre de cave gorgée de vin, l'autre voit dans ces mêmes désinences, ces mêmes phrases qui coulent toutes seules et trompettent, à la fois le triomphe magistral de ce qui est, et la négation de lui-même, qui n'est pas ; il y voit que ce qui est, même et surtout si ce qui est paraît beau, l'écrase comme du talon on écrase une taupe.»

D'autres avis : Mango (déçue) - Hecate (emballée) - Alain (pointilleux) - Tristan (analytique) - Jostein (concis) - Bartlebooth (sujugué) - Jean-Baptiste (ambivalent) - Yv (séduit)

Editions Verdier, 2009. – 137 p.

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Marie-Odile 01/01/2010 15:26


Pourquoi faudrait-il que Michon reste inconnu, discret, trop discret ? Car il l'est dans la vie comme dans son oeuvre. Pour une fois qu'on le porte au pinacle, n'est-ce pas sévérité que de le
trouver facétieux et vaniteux ? Quant à son enfance, son "absence du père" et ses origines, qu'il les ressasse ne me gêne pas du tout. Après tout quel écrivain ne me pas dans ses écrits,  son
sang, ses racnes, sa vie ?  Tout artiste, qu'il soit peintre, écrivain ou autre, est pétri par sa naissance, son passé, en un mot sa vie même. Ne veut-on pas trop de nos jours bâtir le futur
sans la fondation du passé, c'est a dire bâtir sur des matériaux présents, rapidement édifiés, mobiles, en un mot, sans fondement ? 
Je pense justement que Michon, dans son rapport à l'Histoire (la vie des peintres,  des politiques, de ses propres fondements littéraires),   fait oeuvre de grande modernité, tant par le
style que par les idées, l'imagination, le travail de la langue.
   


E. Caminade 30/12/2009 10:00


Oui, je suis sévère, la sévérité étant à la mesure de ma déception.
Je ne reproche pas à Michon de mettre beaucoup de lui-même dans ses romans  et je trouve les passages sur les jupes de la mère,l'absence du père et les ancêtres fleurant la boue et le labeur
très beaux , il n'empêche qu'il se répète beaucoup...
Quant à la vanité , elle ressort surtout des interviews que j'ai eu l'imprudence de lire auparavant et  où il analyse lui-même son roman en détail avec beaucoup de complaisance, dit comment
lui sont venues ses "trouvailles" géniales, comme tombées du ciel ... et , forcément , cela a retiré sa magie au texte !
Cela étant , j'ai toujours plaisir à lire la langue de Michon qui est, sans conteste, un grand écrivain.


Marie-Odile 29/12/2009 11:53


Comme toujours j'ai été "emballée par le texte de Pierre Michon, Les Onze. Une écriture à la fois structurée et tordue, soumise à son auteur, comme le forgeron  soumet le fer sur
l'enclume . De plus le rapport à la peinture , à la littérature et à la dualité de la politique est splendidement évoqué.
Un grand écrivain de notre siècle, ce Pierre Michon.


Papillon 29/12/2009 20:27


Je suis entièrement d'accord ! J'ai vraiment beaucoup aimé.


E. Caminade 28/12/2009 18:18



J'avais été enthousiasmée par Les Vies minuscules, son magnifique premier roman,  où il mettait la «belle langue au service de la
fiction» pour imprimer la trace des «petites gens», de «leurs éclatants désirs au sein du réel
terne».


Rien de cela dans Les Onze qui m'ont semblé un spectacle à l'image de son auteur, un écrivain vaniteux , en
représentation constante, qui s'adresse à son public comme un enfant requérant un surcroît d'attention . Il s'amuse à  y mettre en scène ses contradictions pour nous raconter l'Histoire,
c'est à dire des histoires ... et surtout son histoire, au risque de se répéter.


Un livre écrit pour célébrer sa propre gloire, acompagné d'une belle campagne de promotion de l'éditeur orchestrée par les médias. . Et pour moi, une déception face aux dérives d'un grand
écrivain...


( Dès l'été je savais , au vu du nombre d'interviews données complaisamment par l'auteur et de critiques flatteuses, voire révérencieuses, je savais qu'il aurait soin prix. Un autre signe ne me
trompait pas : on pouvait trouver Les Onze  de Pierre Michon, un auteur plutôt élitiste et confidentiel en tête de gondole dans le supermarché Leclerc de ma petite ville de province
!)



Papillon 29/12/2009 20:09


Personnellement, je ne le connais pas. C'était la première fois que je lisais et je n'ai jamais entendu d'interview. Mais il n'est pas le premier écrivain à mettre une grande part de lui même dans
ses romans. Je ne vois là aucune vanité et je vous trouve bien sévère...


bartllebooth 19/12/2009 00:42


un roman,après mettre beaucoup interrogé sur le sens du mot, c'est pour moi ce qui est vraissemblable mais pas forcement véridique ( je ne sais pas si je suis clair ?)


Papillon 19/12/2009 12:31


pour moi ce qui fait le romn c'est la dimension imaginaire...


Georges F. 18/12/2009 07:10


Vous avez aimé ce roman, et vous le dites très bien. Cela dit, ce livre, si travaillé soit-il, ne me paraît pas être un roman.
Je le dis par ailleurs, mais peut-être pas aussi bien que vous.
Un livre comme "Abbés", du même auteur, me semble nettement supérieur.


Papillon 18/12/2009 20:20


J'ai lu votre billet, en effet. Ce livre est un roman parce qu'il contient bel et bien une histoire, celle d'un tableau et de celui qui la peint, mais c'est aussi une très intéressante réflexion
sur le rapport de l'art et de l'histoire.


bartllebooth 15/12/2009 22:18


bonjour,

Michon n'est pas d'un abord facile il est vrai, mais il est je crois comme certains grands vins ou whiskys, très subtil, parfois déroutant et demandant un minimum d'effort et de concentration.
Maintenant , pour avoir lu ensuite vies minuscules que j'ai aimé aussi, je crois que le style peut laisser froid et cen'est pas une honte. Il est assez radical et donc ne peut faire l'unanimité


Papillon 16/12/2009 19:03


Je suis complètement pour votre comparaison avec un bon vin ! Son style est en effet un peu froid mais ses thèmes donnent
vraiment à réfléchir, ce n'est pas une littérature-plaisir...


Karine:) 13/12/2009 21:44


Tempting, tempting!!!  Surtout à cause de l'idée de la peinture... mais à réserver pour un momment où on a toute sa tête, non??


Papillon 15/12/2009 20:40


Oui, c'est une lecture un peu srudieuse mais il est très court, heureusement


Emeraude 10/12/2009 17:55


ce livre me fait un peu peur, je l'avoue... pourtant il m'intrigue beaucoup !


Papillon 13/12/2009 12:17


Il faut un peu de temps pour s'immerger dans le style de l'auteur, amis pas de quoi avoir peur (en plus il est très
court)


sylire 09/12/2009 18:56


Pas encore lu Pierre Michon mais je sais que c'est une lacune !


Papillon 09/12/2009 19:21


Heureusement qu'il a eu un prix cette année et qu'on en a beaucoup parlé, parce que je serais passé à côté sinon et ç'eut été vraiment dommage !