Les 7 roses de Tôkyô - Hisashi Inoué

Publié le par Papillon

 

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Tokyo, 1945. Alors que les Allemands s’apprêtent à signer l’armistice avec les Alliés, le Japon s’entête à poursuivre la guerre, sûr de sa victoire. La ville de Tokyo, ravagée par les bombes, vit au rythme des alertes aériennes. Shinsuke Yamanaka, fabricant d’éventails réduit au chômage par le manque de matières premières, décide d’acquérir un triporteur pour se lancer dans le transport de marchandises. Les tokyoïtes manquent de tout et le marché noir fait rage. Toute la production industrielle est consacrée à l’effort de guerre et la propagande officielle du gouvernement exhorte les japonais à supporter les privations de la guerre et à soutenir moralement les vaillants guerriers kamikazes qui luttent contre les méchants américains. Dans chaque arrondissement de Tokyo, un comité de quartier veille à ce que les habitants participent à la défense passive et évitent les propos défaitistes. Shinsuke n’en pense pas moins et confie à son journal ce qu’il n’a pas le droit de dire à voix haute. Pendant un an, il va ainsi nous raconter sa vie quotidienne.

 

Ce gros roman est passionnant parce qu’il nous dévoile un aspect méconnu de la seconde guerre mondiale : ce que fut cette guerre du côté japonais. La première partie nous raconte les derniers mois de la guerre, et la seconde les premiers mois de l’occupation américaine. Entre les deux, une habile ellipse temporelle évite à l’auteur de nous raconter ce qui fut un traumatisme pour les japonais : les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Et quel personnage charmant que Monsieur Yamanaka, un rebelle qui s’ignore, épris de culture et de justice et doté d’un humour tout en nuances !

 

Dans la première partie, toute son énergie est consacrée à protéger et nourrir sa famille dans une ville qui se vide, se couvre de décombres et où tout fait défaut : le riz comme le savon, l’eau, le bois de chauffage et même le papier toilette… C’est le règne de la débrouille, du troc, des combines plus ou moins douteuses, mais aussi de la solidarité et de l’entraide. Plus les bombes tombent et plus la maison de Shinsuke se remplit de réfugiés. Le 15 août 1945, le Japon capitule et Shinsuke voit son monde s’effondrer.

 

« Grosso modo, je dirais que, pour moi, le grand empire nippon a été vaincu par trois armes : la Superforteresse B-29, la bombe atomique et la jeep. Face à ce trio, nos trois inoffensifs trésors sacrés font pâle figure, c’en est décourageant.»

 

Non qu’il ait cru à la victoire, mais il est sidéré par le changement de discours officiel. Les américains n’ont pas tardé à débarquer, envahir l’île et imposer leur loi. D’un seul coup, tout le monde les trouvent formidables, tout le monde s'extasie devant leur puissance technologique, tout le monde collabore et apprend l’anglais. Shinsuke ne reconnaît plus ses enfants : son fils quitte le lycée pour se lancer dans le trafic de riz, ses filles s’émancipent et prennent des amants américains.

 

« C’est un fait que je ne sais quoi de véritablement ahurissant s’est produit durant l’année qui vient de s’écouler. Il ne fait aucun doute que ce que je suis tenté d'appeler « le bulldozer de l’Histoire » est passé au milieu de nous. »

 

L’auteur montre parfaitement comment le Japon d’avant-guerre était un pays totalitaire et impérialiste, rêvant d’imposer sa loi à toute l’Asie, atteint d’un pathétique syndrome de « grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf » et qui s’est lancé dans une guerre totalement suicidaire. Et l’on voit comment le Japon moderne est né après la guerre, sans pour autant renoncer à son âme de nation subtile, esthète et cultivée. C’est pour cette âme immortelle que Shinsuke va se battre en résistant contre les américains qui veulent à toute force l’occidentaliser, dans une tentative de dissoudre un impérialisme  dans un autre.

 

Un gros roman qui donne du Japon une vision contrastée mais très attachante.

 

 

Traduit du japonais par Jacques Lalloz.

Editions Philippe Picquier, 2011. – 756 p.

Publié dans Littérature asiatique

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iloucat 16/06/2012 09:15


Je n'ai pas lu ce livre mais je vais m'y attacher.Je suis ravie de vous voir proposer à la lecture  La Femme des Sables de Kobo Abe qui est un magnifique roman .Il existe
tiré  de ce roman un   film en noir et blanc  de 1964.

Papillon 16/06/2012 18:12



Je n'ai toujours pas vu le film, mais le livre reste encore très présent à la mémoire. La plume de Inoué n'est pas de ce niveau, son univers est plus pragmatique.



vayhair freddo 15/06/2012 11:56


 merci pour vos conseils j ai achete " d'Acier " de sylvia Avallone je pense que c est un bon choix..._faites vous
partie  de " Babelio" ou Booknode" réseau de lecteurs


amicales salutations

Papillon 16/06/2012 18:10



"D'acier" est en effet un très bon choix. Je fais partie de babelio, oui, mais je n'y suis pas très présente.



Annie 13/06/2012 22:07


La couverture (!) de ce livre m'avait attirée, ton article a fait le reste. Un de plus sur ma liste.

Papillon 14/06/2012 20:48



Des fois que tu manques de pavés pour les vacances



emmyne 13/06/2012 11:07


Soyons clair, celui-là, depuis que je l'ai vu ( il y a plus d'un an, bouuuh ), j'en bave :)) ( il est beau, en plus ! )

Papillon 14/06/2012 20:47



Il est beau et il sort vraiment de l'ordinaire, comme roman.



clara 13/06/2012 08:14


Ah oui plus de 700 pages quand même... je vais devoir me muscler les poignets!

Papillon 14/06/2012 20:46



Et en plus il a un format assez grand : c'est pas facile de le lire au lit