L'hiver indien - Frédéric Roux

Publié le par Papillon


Au rang des quêtes burlesques et désabusées, il y eut la vaine croisade de Don Quichotte contre les moulins à vent, puis la cavale déjantée du Gang de la clé à molette pour rendre au désert sa beauté originelle, il y aura désormais la chasse à la baleine grise des Makahs.

Les Makahs sont des amérindiens vivant dans l'état de Washington, à l'extrême pointe Nord-Ouest des Etats-Unis. Autrefois, les Makahs étaient des chasseurs de baleine (chasse qu'ils pratiquaient en canoë et au harpon), tradition à laquelle ils ont dû renoncer en 1855 après avoir signé un traité de paix avec les américains. Depuis, les Makahs se sont américanisés aux dépens de leur culture : ils sont devenus obèses, alcooliques et télévores, vivant de l'aide sociale dans la réserve sinistrée de Neah Bay.

« Neah Bay était une impasse, le seul moyen d’en fuir était de se jeter à l’eau. »

Les frères Gorch sont deux d'entre eux. Percy, le plus jeune, est une beau garçon qui ne pense qu'à courir après les filles, chasseur un peu, voleur beaucoup ("je ne vole pas, dit-il, je trouve des choses.") Son frère Stud est une force de la nature un peu susceptible. Pour une bagarre qui a mal tourné il a récolté trois ans de prison. Trois ans : le temps de réfléchir au sens de la vie. Quand il sort, couvert de tatouages de la tête aux pieds, c'est avec deux idées en tête. La première, arrêter de boire, se révélera une pure promesse d'ivrogne ; la seconde, reprendre la chasse à la baleine grise, va faire florès. Le conseil tribal de la réserve s'en empare pour en faire un enjeu communautaire. Il est bien temps que les Makahs retrouvent une place dans le monde, leur place, qu'ils se rappellent qu'ils sont Indiens et qu'ils montrent aux Blancs de quoi ils sont capables, tout en retrouvant le respect d'eux-mêmes.

« A leurs yeux, qui étaient les seuls qui voyaient, ils ne valaient pas mieux que les insectes nuisibles qui ravagent les récoltes.
Ils leur avaient offert le maïs, ils leur avaient apporté la chaude-pisse.
Ils étaient les dupes de l’histoire. Dans moutons, des pigeons.
Personne.
Rien. »

Stud va donc s'employer à recruter un équipage pour mener à bien son grand projet, et bien évidemment il va mettre la main sur tout ce que la communauté Makah a de plus déjanté et de plus déglingue : Howard, vétéran du Vietnam, alcoolique et poète, son fils Dale, "métis d'une pute viet", Greg, une brute épaisse aux mœurs douteuses, fou d'Elvis Presley, et Chris, escroc, menteur et obsédé sexuel. L'aventure ne va pas tarder à mal tourner. Les défenseurs de la nature et les écologistes de tous poils débarquent et crient au scandale, la réserve est assiégée par les journalistes. Pendant que Stud et ses copains s'entraînent à ramer tout en éclusant force bières, le conseil tribal commence à se demander si un tel équipage est vraiment de nature à défendre l'honneur de la nation Makah…

Impossible de ne pas penser à la verve d'Edward Abbey avec ce roman déjanté et désopilant, sauf que ce n'est pas la nature qui est ici au cœur du débat, mais l'humain. Et on a vraiment le sentiment qu'aux yeux d'un américain moyen mieux vaut être une baleine qu'un Indien. Les Makahs sont les perdants de l'histoire. Leur quête est des plus symboliques, son objet réel est une identité perdue, une dignité à reconstruire, une fierté à réinventer. Et ce que dénonce Frédéric Roux dans ce roman comique et acide, c'est avant tout le sort injuste et cruel que l'on a fait à ces hommes, à cette culture. Aujourd'hui les Makahs ne sont plus vraiment indiens, tout en n'étant pas non plus complètement américains. Un roman qui donne à réfléchir sur ce qui se passe aujourd'hui encore dans d'autres parties du monde, le Tibet ou la Palestine, par exemple. Et si l'auteur fait tout pour nous rendre sympathique cette bande d'alcoolos dégénérés, c'est parce qu'ils sont à l'opposé d'une certaine culture de la normalité, de la propreté, de la santé et de la jeunesse qui fait fureur aux Etats-Unis. A leur manière, les copains de Stud sont les derniers représentants d'une certaine contre-culture, dont les jours sont comptés.

Un roman qui fait l'unanimité : Daniel, Lael, Tamara, Theoma, Pascal, Emma, Katell



Le Livre de poche, 2009. – 502 p.

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Theoma 27/11/2009 14:22


Une lecture que je n'oublierais pas de si tôt ! Merci pour le lien !


Papillon 29/11/2009 10:47


Moi non plus effectivement : un roman qui donne à réfléchir !


Mariel 22/11/2009 19:03


Je note mais ma PAL manque s'écrouler à chaque instant... ;)


Papillon 22/11/2009 20:34


La mienne s'est écroulée !!!!


In Cold Blog 21/11/2009 19:34


J'avais déjà repéré celui-ci chez Pascal, le Bibliomane et depuis je n'en lis que du bien...


Papillon 22/11/2009 09:16


Je dois dire que j'ai été très agréablement surprise par ce roman d'un auteur que je connaissais pas.


Fleur 21/11/2009 18:33


moi j'avoue j'ai décroché


Papillon 22/11/2009 09:16


Ah, tiens, c'est le premier avis négatif que je vois ! Et il en faut !


keisha 21/11/2009 09:08


Ta référence à Edward Abbey me fait craquer...
Chez les Filles avait proposé deux bons romans , alors (j'ai choisi l'autre!


Papillon 21/11/2009 10:04


C'est vraiment dans la même veine ! sauf que Frédéric Roux ne s'intéresse pas beaucoup aux paysages et que ses personnages sont vraiment "limite" !


Aifelle 21/11/2009 07:55


J'avais été un peu refroidie par les "200 pages en trop" de Theoma, tu relances mon intérêt


Papillon 21/11/2009 10:03


Je reconnais que ça s'essoufle un peu sur la fin (mais le début démarre sur les chapeaux de roues !) mais je n'irai pas jusqu'à dire qu'il y a 200 pages en trop...


choco 21/11/2009 00:56


Déja repéré chez Théoma, je suis doublement tentée !


Papillon 21/11/2009 09:57


Je suis très contente que Suzanne me l'ait envoyé parce qu'il aurait été vraiment dommage de passer à côté.