A marche forcée – Slavomir Rawicz

Publié le par Papillon

A pied du cercle polaire à l’Himalaya (1941-1942)

rawicz

« Je n’ai jamais touché le fond, ce point ultime où s’impose la capitulation. Une part infime de mon esprit se  cramponnait à l’idée que renoncer revenait à accepter de mourir. »

En 1939, Slavomir Rawicz est officier de cavalerie dans l’armée polonaise. Il est arrêté par les Russes et accusé de trahison. Pendant des mois, il est soumis à l’isolement, la torture, et des interrogatoires sans fin, à la prison de Kharkov d’abord, puis à la Lubyanka. Mais il refuse d’avouer quoi que ce soit, bien conscient que son seul crime réside dans le fait d’appartenir à la bourgeoisie polonaise. Au terme d’un procès aussi absurde que kafkaïen, il est condamné à vingt-cinq ans de bagne. Puis il est expédié, en compagnie de quatre mille autres détenus, vers la Sibérie, dans des wagons à bestiaux plombés qui empruntent le voie du transsibérien. Arrivés à Irkoutsk, en plein milieu de l’hiver, les détenus doivent continuer à pied pendant des semaines jusqu’au camp 303. Beaucoup n’y arriveront jamais. Le camp 303 est dédié à l’exploitation forestière, on y mène une vie fruste et rude. Mais pas une seconde Rawicz, qui a vingt-cinq ans, n’envisage d’y passer les vingt-cinq prochaines années de sa vie. L’idée d’évasion surgit très vite, mais semble une folie. Le camp est protégé de palissades, de barbelés et de fossés, mais sa principale protection est d’être situé au milieu de nulle part, dans un désert de neige et de glace.

La première aubaine de Rawicz est d’être affecté à l’atelier de fabrication des skis où il a accès à des outils et droit à une double ration de nourriture. Il commence à faire des stocks. Sa seconde chance est d’être appelé un soir chez la femme du commandant pour réparer la radio. Cette femme se sent aussi prisonnière que lui et va concrétiser ses désirs de fuite. La route la plus sûre est aussi la plus longue : la route du Sud qui file vers la Mongolie, la Chine et l’Inde. Impossible de partir seul ; Rawicz « recrute » six compagnons qui ont en commun d’être encore jeunes, en bonne santé et très motivés. Ils s’évadent de nuit, à la faveur d’une tempête de neige, et passent plusieurs jours à courir dans la neige, pour perdre leurs éventuels poursuivants. Ils n’ont ni carte, ni boussole, se dirigent uniquement en fonction du soleil. Ils marchent la nuit, à raison de cinquante kilomètres par jour, se cachent le jour, évitant routes et villages. Leur principale préoccupation est de trouver à manger et il leur arrive fréquemment de marcher des jours et des jours avec le ventre vide.

Il leur faudra une année entière pour arriver en Inde. Tous n’y parviendront pas. La traversée du désert de Gobi sans eau est la pire des épreuves, presque plus difficile que de franchir l’Himalaya avec un bâton pour tout équipement. Mais ces hommes sont soudés par une indéfectible solidarité. Chacun a sa spécialité : le costaud, le comique, le sage, le spécialiste de la faune et de la flore. Leur épopée connaîtra des moments dramatiques, mais aussi des épisodes drolatiques, voire poétiques. « Les plus sinistres coups dur de l’existence n’étaient pas entièrement dénués d’humour. » Sitôt arrivés en Mongolie, ils se sentent libres et n’hésitent plus à se mêler à la population. Ils feront de belles rencontres, aussi bien chez les Mongols que chez les Tibétains, on leur offrira régulièrement le gîte et le couvert, même chez les nomades les plus démunis, ce qui les réconciliera avec le genre humain :

« Ces gens-là me rendent très humbles. Ils font beaucoup pour effacer les mauvais souvenirs laissés par ceux qui ont perdu tout respect pour leurs semblables. »

Ce récit, absolument passionnant, témoigne d’une incroyable aventure de survie mue par un désir de vivre susceptible de tout surmonter, mais c’est avant tout une très belle aventure humaine.

Quand ce livre fut publié en 1956, sa véracité fut mise en doute (notamment par Peter Fleming), tant le récit semblait comporter d'inexactitudes géographiques, voire d'inventions. Si c'est une imposture, c'est quand même un sacré roman d'aventures ! Et il n'en reste pas moins que des centaines de prisonniers ont fui les goulags sibériens par cette route. En 2003, Sylvain Tesson a d'ailleurs entrepris de faire le même trajet, aventure qu’il a relatée dans L’axe du loup.

Keisha a, bien sûr, autant aimé que moi.

Traduit de l’anglais par Eric Chédaille.

Phébus Libretto, 2011 (1e éd. 1956). – 277 p.

Publié dans Essais - Documents

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Commenter cet article

cathe 25/08/2014 13:24


Tout pareil que toi :-)


Et le film c'est "Les chemins de la liberté" (pas encore vu mais réservé...)

Papillon 26/08/2014 20:14



Je vais essayer de me le procurer ;-)



jerome 24/08/2014 08:45


LA vérité je m'en fiche un peu prsonnellement. S'il faut le prendre comme un roman d'aventure bien mené, alors c'est parfait.

Papillon 24/08/2014 14:00



Oui, c'est exactement comme ça qu'il faut prendre ce livre, comme un objet littéraire.



keisha 24/08/2014 08:43


Bon, on se retrouve, et je constate que tu as lu celui de Tesson, qui va bien avec.

Papillon 24/08/2014 14:00



En fait c'est Tesson d'abord (et toi ensuite) qui m'a donné envie de lire ce livre, dont il parle abondamment dans son propre bouquin.



choupynette 23/08/2014 20:53


n'a-t-il pas été adapté au cinéma avec Colin Farell? l'histoire me semble familière! en tout cas, ça me dit bien!

Papillon 24/08/2014 13:57



Si il a dapté mais je ne sais pas qui jouait le rôle, je ne l'ai pas vu.



Miss Léo 23/08/2014 19:15


Il me le faut ! Merci d'avoir présenté ce livre, que je ne connaissais pas, mais qui semble très intéressant.

Papillon 24/08/2014 13:57



Vraiment un livre à lire si on s'interesse à cette pérriode de l'histoire ou si aime les récits d'aventure.



Une ribambelle 23/08/2014 19:09


Oh je passe mon tour. Il me semble trop dur pour moi.

Papillon 24/08/2014 13:56



Oh non, ce n'est pas dur du tout. il y a une sorte de distanciation de la narration qui fait que même les moments un peu dramatiques passent tout seuls.