Haruki Murakami - Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil

Publié le par Papillon

Hajime est fils unique, ce qui passe pour inhabituel dans le Japon des années soixante. Il se sent comme incomplet et craint le regard de ses camarades, ce qui l’empêche d’avoir des amis. Jusqu’à ce qu’il fasse la connaissance de Shimamoto-San, une jolie petite fille de son âge qui est également fille unique. Entre les deux enfants se crée un lien très fort, mélange d’intimité et de confiance. Mais la vie va séparer Hajime et Shimamoto-San. Hajime va aller à l’université, puis se marier, avoir des enfants et ouvrir un club de jazz. Mais il n’a jamais complètement oublié sa petite camarade d’école. Et un soir de pluie, alors qu’il approche de la quarantaine, Shimamoto-San apparaît dans son bar…

C’est une très belle histoire d’amour que nous raconte Murakami dans une langue fluide, claire, pleine de sensibilité. Car Murakami possède un talent particulier pour évoquer les états d’âme de l’enfance et le passage difficile de l’adolescence, cette période de la vie où on ne sait plus très bien qui l’on est. Ce qui sépare Hajime de son amie, alors qu’ils ont douze ans, c’est justement le sentiment de devenir autre et que cet autre soit rejeté par la personne qui lui est la plus précieuse. C’est d’une certaine manière la peur de son désir qui fait fuir Hajime. Et la perte de son amie va créer chez lui pendant des années un indicible sentiment de vacuité, parce que rien ne lui semble pouvoir remplacer le lien qu’il avait créé avec la petite fille. Et quand il la retrouve, vingt-cinq ans plus tard, peu lui importe la femme qu’elle est devenue : il est persuadé d’avoir enfin retrouvé ce qui lui a manqué pendant des années. Mais Murakami nous montre que rien ne sert de courir après des fantasmes, ils nous empêchent seulement de vivre pleinement notre vie.

J’ai bien aimé l’atmosphère particulière de ce roman qui flotte dans la mélancolie et pourtant ce n’est pas un grand coup de cœur parce que je n’ai pas été touchée par le personnage de Shimamoto-san adulte : cette femme impénétrable dont on ne sait rien et qui n’exprime jamais aucun sentiment.


Extrait
:
« La principale différence entre nous était qu’elle avait davantage conscience que moi de s'envelopper d’une carapace pour se protéger du monde extérieur. […] En d’autres termes, le mur défensif qu’elle avait construit autour d’elle était bien plus haut et solide que le mien. Mais ce qui se trouvait derrière ce mur était étonnamment semblable à ce qui existait en moi. »

Trad. du japonais par Corinne Atlan.
10/18, 2002 - 222 p.
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Publié dans Littérature asiatique

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Hugues 21/03/2010 11:56


"Le retour de Shimamoto-San, une illusion ? L'enveloppe a disparu du tiroir, le disque offert a disparu de la maison de campagne..."

... comme le Petit Prince disparaît après avoir réactivé l'âme  de l'aviateur.  De là, deux analyses possibles: celle de l'âme comme simple fantasme faisant obstacle à la vie
"réelle", ou celle de la quête de redécouverte de son âme et des autres.

Comme dans le Petit Prince, le désert (la perte de l'âme et de l'altérité) se retouvent évoqué, par "Le Désert vivant", de Walt Disney.


Hugues 21/03/2010 10:07



Le retour de Shimamoto-San, une illusion ? L'enveloppe a disparu du tiroir, le disque offert a disparu de la maison de campagne...
J'aime beaucoup ton analyse sur la fuite de son propre désir.  Ton extrait montre bien aussi une composante importante du personnage: son égoïsme inconscient fait irruption et vient faire
écho à cette phrase: "Je ne savais pas que parfois un être humain peut en blesser un autre, par le seul fait d'exister et d'être lui-même".  Or, fuyant son désir, il n'est pas
lui-même.  Et, au fond, il fuit aussi son épouse, qu'il n'associe en rien à son monde, celui qu'il bâtit seul.  Et le roman montre à merveille combien cette fuite du désir, sublimée
dans la réussite sociale bourgeoise ultraconforme et matérialiste... n'est qu'illusion, ne fait que déboucher sur des hallucinations.  Et, quoi qu'il en soit, fait du mal.  Sans le
vouloir.



Guillaume 01/10/2009 22:54


Un de mes livres préférés ! J'adore Haruki Murakami et notamment son "Kafka sur le rivage" mais celui-là est d'une simplicité idéale. La passion entre ces deux êtres au fil des décennies au travers
de quelques moments volés est touchante. C'est vrai que le personnage de Shimamoto-san reste énigmatique, mais ce qui est intéressant chez elle c'est la conjugaison de son handicap, synonyme
d'exclusion sociale forte au Japon, et de sa beauté aux yeux de Hajime. Peut-être que la magie opère plus facilement pour un homme face à un tel personnage féminin...


Tiphanya 07/06/2008 21:08

Découverte de Murakami par ce roman, j'ai beaucoup aimé. Mais comme toi j'ai eu du mal avec le personnage de Shimamoto-san, elle m'a fait pensé à une illusion, un simple rêve, tellement on ne sait rien d'elle.

Florinette 30/06/2007 14:18

Comme toi ce ne fut pas un coup de coeur en comparaison avec "Kafka sur le rivage", mais la magnifique plume de Murakami reste envoûtante ! (J'ai rajouté ton article en lien, car je suis en panne d'ordi et squattant celui de mon mari, je n'ai pas eu le temps de faire les recherches sur les blogs !)

Papillon 01/07/2007 22:28

J'aime quand même beaucoup Haruki Murakami et j'ai très hête de pouvoir lire Kafka sur le rivage, dont je n'entends dire que du bien !

tamara 17/08/2006 16:05

Je n'ai pas lu ce titre mais j'apprécie beaucoup Murakami. Parmi mes lectures, voici les ouvrages que je peux te conseiller, si tu ne les as pas déjà lus : Après le tremblement de terre (recueil de nouvelles, où tu retrouveras cette atmosphère mélancolique...) ; Danse, danse, danse et enfin Les Chroniques de l'Oiseau à Ressort (mon préféré pour l'instant).

Papillon 17/08/2006 19:57

Je n'ai lu aucun des titres que tu cites, mais j'ai entendu beacoup de bien des Chroniques de l'oiseau à ressort. Le titre est charmant d'ailleurs :-)))