Eliot Pattisson - Dans la gorge du dragon

Publié le par Papillon

L'avantage, avec les livres, c'est qu'il nous font voyager, dans le temps et dans l'espace, vers des endroits où l'on ira peut-être jamais. C'est le cas de ce roman policier atypique qui se déroule sur le "toit du monde".
Pour avoir mis en cause un haut fonctionnaire lors d’une enquête sur une affaire de corruption, l’inspecteur Shan a été exilé au Tibet et incarcéré dans un camp de travail où la plupart de ses co-détenus sont des moines tibétains. En effet, depuis l’invasion du Tibet en 1949, le gouvernement chinois a tout fait pour détruire la culture, la religion et les traditions tibétaines. Depuis quatre ans qu’il partage le quotidien de ces hommes pieux et courageux, Shan a appris à les respecter et à les aimer. Un matin, alors que les prisonniers arrivent sur leur chantier de travail, ils découvrent un cadavre : le corps décapité d’un américain. Le gouverneur de la région, le Colonel Tan, de sinistre réputation, désire clore l’affaire au plus vite, si possible par un rapport d’accident. Comme le procureur est en congé, il décide de faire appel à Shan, qui a le mérite d’être chinois et de connaître la procédure. Quelques semaines plus tôt, Shan s’est fait remarqué en forçant le directeur de la prison à libérer un vieux moine incarcéré depuis trente ans, ce qui lui a valu d’être « réduit », c’est-à-dire puni. Si Shan accepte, c’est uniquement pour aider ses amis prisonniers. En effet, il sait que les moines vont refuser de continuer à travailler dans un lieu où s’est passé un acte violent, tant que les rites de purification n’auront pas été effectués. Seuls ces rites permettront à l’âme du défunt de ne plus hanter les lieux et de trouver la paix. Mais si les hommes arrêtent leur travail, ils font se faire massacrer par les soldats de la Sécurité Publique, les terribles « nœuds ». Shan commence donc son enquête.

Dans ce roman, Eliot Pattison se livre au travail déjà effectué par Tony Hillermann avec le Navajos : sous prétexte d’une intrigue policière, faire découvrir au lecteur un peuple et une culture. Et le résultat est très, très bon. Voilà un livre qu’il faut lire au moins à trois niveaux. D’abord, c’est une histoire policière bien ficelée, qui mêle des éléments disparates : une mine américaine, des temples bouddhistes, un démon qui hante les montagnes. Shan suit une voie étroite qui hésite sans cesse entre légende et modernité, entre magie et technologie, entre religion et cupidité. Ensuite, c’est une découverte du Tibet et de ses traditions, souvent surprenantes, mais toujours pleines de sens. Mais ce n’est absolument pas une promenade touristique. Enfin, c’est un manifeste politique qui nous rappelle que le Tibet est occupé par la Chine depuis cinquante ans et que les tibétains sont soumis à l’oppression et à la déculturation. Mais Eliot Pattison n’est pas naïf au point de croire que seule la bonne volonté occidentale pourra alléger la situation, et à ce titre la fin est surprenante et plutôt cruelle…

C’est un livre bien écrit et bien documenté. On s’y croirait, dans ses montagnes isolées, dans la cahute où les prisonniers parviennent à se livrer leur rituel religieux, sous la tentes des bergers nomades, où dans les gompas qui tombent en ruines. On sent l’amour que l’auteur porte à ce peuple meurtri et plusieurs scènes mettant en scène de vieux moines sont vraiment pleines d’émotion. Et, en plus, j’ai aimé que la plupart des personnages secondaires évoluent entre le début et la fin de l’histoire : le jeune Yeshe, qui a renié sa culture tibétaine pour survivre, le sergent Feng qui au contact dans tibétains va retrouver un peu d’humanité et s’interroger sur sa propre histoire, le docteur Sung qui a renoncé à toute rébellion, le Colonel Tan qui se révèlera bien différent de ce qu’il laissait paraître. Finalement, s’il y a un message dans ce livre c’est qu’il ne faut jamais renier sa culture d’origine, quelle qu’elle soit.

10/18, 2002 . – 533 p.

Publié dans Polars & Co

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Papillon 15/08/2006 23:01

Ah ! Je te comprends ! Je connais ça, les contraintes de poids, moi qui n'ai pas de voiture... Tous mes déplacements dans Paris sont savamment calculés en fonction des contraintes de poids ;-o))))

Frisette 15/08/2006 21:24

Ta critique est très réussie Papillon.  Tellement que j'ai bien failli prendre ce livre à la biblio hier.  Mais des contraintes de poids à transporter au retour m'ont obligée à limiter les emprunts.  Ça sera pour la prochaine fois.