Ohio - Stephen Markley

Publié le par Papillon

"A un moment, il allait quand même falloir décrocher ces fantômes des arbres où ils étaient pendus. On ne pouvait pas les laisser se  balancer indéfiniment."
 
Ils ont eu 17 ou 18 ans en 2000 dans la petite ville de New Canaan, Ohio, et ont assisté en direct à la chute des twin towers. C'était leurs années lycée :  amitiés, rivalités, amours, beuveries et compétitions sportives. Il y avait la jolie fille et le champion de foot, la fille timide et le beau gosse, la fille intrépide et le rocker. Puis ils ont quitté le lycée. Certains sont allés à l'université, d'autres sont partis à l'étranger, d'autres encore se sont engagés en Irak ou en Afghanistan pour fuir un pays qui ne leur offrait guère d'avenir. Certains y sont restés, d'autres en sont revenus éclopés après voir vécu l'horreur. Une dizaine d'année plus tard, quatre d'entre eux reviennent dans leur ville natale sans s'être concertés ; ils ont tous un rendez-vous avec le passé, ils ont tous un vieil amour fiché dans le cœur. Au cours d'une sombre nuit d'orage, ils vont se croiser et faire resurgir leurs années d'adolescence. Émergera alors un épisode très peu glorieux, et la vieille rumeur du "meurtre qui n'a pas eu lieu".
 
Bill Ashcraft, activiste de gauche toxicomane, doit livrer un mystérieux paquet ; il semble complètement blasé et revenu de tout, mais garde quand même une vieille photo de classe dans sa poche, une photo de ses deux meilleurs potes, dont l'un est mort au combat, et l'autre d'une overdose. Stacey Moore, doctorante à Chicago, doit rencontrer la mère de son ex-petite amie, qui fut pourtant bien odieuse avec elle, mais voudrait retrouver la trace de sa fille qui n'a pas donné signe de vie depuis des années. Dan Eaton, vétéran d'Irak et d'Afghanistan, le gentil gars tout cabossé, a rendez-vous avec son amour du lycée à laquelle il avait préféré l'armée. Quant à Tina Ross, elle aussi est sur les traces d'un vieil amoureux.
 
"Le monde entier était un tour de passe-passe. Leurs vies : de bêtes composantes d'une vaste entourloupe, une duperie raffinée à laquelle ils s'accrochaient comme ils pouvaient."
 
Ce premier roman est un grand roman de l'Amérique contemporaine, celle d'avant Trump, mais où se font déjà jour ces dissensions qui déchirent la société américaine. Il nous dévoile un pays où le rêve américain est mort et enterré, et qui n'a plus grand grand-chose à offrir à ses enfants, surtout ceux issus des classes populaires et moyennes ; dans cet Ohio de la rust belt d'où l'industrie a fui depuis longtemps, ne laissant derrière elle que quelques ruines désaffectées et beaucoup de rancœur. En faisant alterner les époques et en donnant la parole à plusieurs narrateurs, Stephen Markley transcende les genres littéraires, et donne à voir toutes les facettes d'une histoire qui est à la fois celle de la société américaine contemporaine, et celle d'un groupe d'ados aux relations toxiques. Il montre parfaitement bien comment ce pays se perd dans le fantasme d'une Amérique grandiose et admirable qui n'existe plus.
 
Ce pourrait être une simple fresque en quatre tableaux et ce serait déjà superbement noir, mais la construction extrêmement brillante à travers le retour de ces quatre jeunes gens devenus adultes vers leur passé, va faire apparaître une histoire bien sordide, et le roman se transformer en thriller implacable. Cette histoire est une sorte de pendant américain à Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, en beaucoup plus politique parce que l'auteur s'y montre très critique envers le gouvernement fédéral, notamment en ce qui concerne les guerres dans lesquelles l'Amérique s'est lancée pour des raisons pas toujours avouables.
 
Du très grand art, et un roman de sang et de larmes, qui claque très fort.
 
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Charles Recoursé.
Albin Michel, 2020. - 560 p.
 
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K
Il m'attend sur une étagère, je l'ai acheté suite aux nombreux articles élogieux. Tu en parles bien. Je sens que j'ai bien fait de céder à la tentation.
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P
Un excellent roman, très fort !
I
Cela fait deux billets à son sujet absolument élogieux !! Un incontournable de l'année, visiblement !
Je note, tout me tente : le sujet, la manière dont il est traité...
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P
Un très grand roman, à mon avis.
A
Après un tel billet, comment veux-tu que je ne le fasse pas remonter tout en haut de la pile ?
Il me faisait déjà bien envie mais, cette fois, je crois bien que je ne vais pas y couper. En plus, la référence au roman de N. Mathieu est le pompon sur le gâteau !
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P
Difficile de ne pas faire un parallèle entre les deux : deux régions désindustrialisées, deux bandes d'ados, du lycée aux premiers boulots, etc
Je suis sûre que tu vas adorer !
N
Je n'étais pas dans le mood pour cette lecture ces derniers temps mais je l'ai noté car j'ai lu des retours très intéressants auxquels se greffe le tien.
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P
J'ai hésité aussi parce que je le croyais très noir. Il l'est, mais c'est surtout une incroyable photographie de l'Amérique juste avant qu'elle ne vote pour Trump.
K
Tu me persuades en le comparant à Leurs enfants après eux... Le passage à l'âge adulte dans de telles conditions de désenchantement est problématique (et intéressant pour le lecteur !)
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P
Il y a même quelque chose de très triste quand on voit ce qu'ils deviennent... C'est pour ça que j'ai pensé à Nicolas Mathieu.
K
Sans doute le trouverai je dans une de mes biblis;.. Tu sais donner envie!
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P
C'est un super roman, à tous points de vue (le fond et la forme), je serais très surprise que tu n'adores pas ;-)
A
A la lecture de ton billet, je le note bien sûr. On comprend bien plus en lisant ce genre de roman qu'en lisant la presse quotidienne ..
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P
Tout à fait d'accord ! La littérature américaine donne une vision du pays très différente de ce que l'on voit ailleurs.