La nature exposée - Erri de Luca

Publié le par Papillon

"Il existe des livres qui font ressentir un amour plus intense que celui qu'on a connu, un courage plus grand que celui dont on a fait preuve. C'est l'effet que doit produire l'art : il dépasse l'expérience personnelle, il fait atteindre des limites inconnues au corps, aux nerfs, au sang."
 

 

J'ai souvent un problème avec Erri de Luca. J'ai une grande admiration pour l'homme, très engagé politiquement (ce qui lui a d'ailleurs valu des ennuis avec la justice), mais je n'arrive jamais à finir ses romans (sauf Montedidio), malgré la poésie de sa plume, parce que son univers flirte facilement avec le surnaturel et le merveilleux. Mais il se trouve qu'il est l'écrivain préféré de ma meilleure amie, que je ne peux pas passer chez elle sans tomber sur un de ses bouquins, ni qu'elle m'explique avec des trémolos dans la voix pourquoi je dois absolument le lire. J'ai fini par céder à la tentation, parce que le dernier roman d'Erri de Luca aborde un sujet qui me passionne : la création artistique, et sous un angle particulièrement original.

Le narrateur de cette histoire, qui restera anonyme, est un montagnard. Il vit près de la frontière et aide des migrants à la franchir. Ancien mineur ayant perdu son boulot, il emploie son temps libre à se consacrer à sa passion pour la sculpture, même s'il refuse le titre d'artiste auquel il préfère celui d'artisan. Il aime particulièrement transformer, le bois ou les pierres, rénover, réparer, rafistoler. Son rôle de passeur ayant attiré l'attention des médias, il est obligé de quitter son village et s'installe provisoirement dans un port, où il voit débarquer d'autres migrants. Le premier travail qu'on lui propose est de rénover une statue du Christ, mais la restauration est très spéciale : il s'agit de rendre à Jésus sa nudité initiale, que la pudibonderie de l'Eglise a escamotée, et d'ôter le voile qui couvre cette "nature" qui ne saurait s'exposer. L'artisan devine que l'opération sera très délicate, mais accepte le défi.
 
"Sa beauté est telle qu'un tribunal de femmes ne le condamnerait pas. Non par désir de l'étreindre, mais par respect de la perfection. Il serait absous par admiration."
 
A travers une anecdote pas si banale, l'auteur aborde une multitude de questions, tout en laissant au lecteur le choix de trouver les réponses. L'artisan, en interrogeant littéralement l'œuvre, dans sa forme, dans sa texture, et dans les inscriptions qu'elle cache, devine que l'artiste s'est pris comme modèle pour créer avec le plus de vérité possible un être crucifié et souffrant qui soit à la fois homme et dieu, porteur d'une parole sacrée. Et où commence le sacré ? Dans l'œuvre, ou dans le sens que nous lui faisons porter ? Dans le même temps, il a cherché à montrer (par un détail que je ne peux révéler) la nature si tragiquement humaine du Christ. En lui rendant son corps, l'artisan va révéler son humanité. Mais qu'est-ce que l'humanité ? Voilà une question que ne cesse de se poser notre héros au cours de ses déambulations sur le port, dans les troquets ou dans les musées, par le biais de rencontres profanes ou sacrées, en interrogeant des hommes, des textes ou des pierres. L'artisan va à son tour s'identifier, jusque dans sa chair, au créateur et à sa création, pour rendre à la statue son intégrité et sa vérité, tout en refusant que son nom n'apparaisse sur le résultat final : après s'être mis en scène dans son œuvre, l'auteur doit s'effacer devant sa création.
 
"Il existe une économie de la gratuité, quelque chose en échange de rien, mais comme symbole de beaucoup."
 
J'ai adoré ce roman qui évoque à la fois la création et l'interprétation d'une œuvre, et qui multiplie les allers-retours entre la nature et l'art, le profane et le sacré, le présent et le passé. Tout comme j'ai adoré la symbolique de l'artisan-passeur qui fait traverser la frontière vers la liberté ou vers la vérité, celui qui permet la transgression, montrant la même compassion envers les hommes de chair ou de marbre. C'est un roman magnifique, porté par une plume simple et limpide, à la fois très charnelle et très intellectuelle, qui atteste d'une grande culture et d'une belle humanité.
 
Dominique a aimé, Laure aussi.
 
Traduit de l'italien par Danièle Valin.
Gallimard, coll. Du Monde entier, 2017. - 176 p.
 
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Noukette 17/08/2017 17:41

Magnifique oui, tout y est...!

Kathel 12/08/2017 14:22

J'ai beaucoup aimé ce roman, alors que j'ai aussi du mal avec la plume de l'auteur d'habitude... trop poétique, sans doute, mais là, c'était juste ce qu'il fallait.
J'admire les significations que tu y trouves, et reconnais qu'il me manque des études de lettres pour apprécier aussi bien ce que je lis...

Papillon 14/08/2017 19:43

Pareil que toi : j'ai souvent du mal avec sa plume mais là le thème me parlait particulièrement et je trouve le roman très réussi, bref mais dense. Je n'arrête pas d'y penser...

Ariane 08/08/2017 15:37

Je viens de le finir et je ne sais pas trop qu'en penser. En fait, je n'avais pas du tout réfléchi à cette symbolique du passeur.

Papillon 08/08/2017 20:16

C'est un texte très dense, en fait, plus j'y pense et plus j'y trouve de significations.

Aifelle 08/08/2017 10:56

Je vais le lire ; j'ai vu qu'il était arrivé à la bibliothèque, il faut que je mette la main dessus.

Papillon 08/08/2017 20:11

Je suis convaincue que tu aimeras, c'est un livre très dense mais très facile à lire.