Rêves de machines - Louisa Hall

Publié le par Papillon

"MARY3 : Je comprends.
Gaby : Non, tu ne peux pas comprendre. Tu n'es qu'une machine."
 

 

Il ne se passe pas une semaine sans que je lise un article sur l'intelligence artificielle qui va simplifier/détruire nos vies (au choix), et je constate que le sujet infuse de plus en plus la littérature. Après l'Orfex de Patrick Laurent, qui racontait des histoires, et l'Ada d'Antoine Bello, qui écrivait des romans, voici une version plus ambivalente de l’intelligence artificielle.
 
Cinq voix de cinq époques différentes alternent dans ce roman, pour donner un aperçu subjectif de l'histoire de l'intelligence artificielle. Et le récit se fait à rebours :
2040 : dans une prison du Texas, transformé en désert du fait du réchauffement climatique, Stephen Chinn purge une peine de prison à vie pour avoir conçu un robot trop proche de l'humain, un robot qui a rendu des centaines de milliers d'adolescents dépendants.
2035 : Gaby, l'une de ces adolescentes, est tombée gravement malade après qu'on lui a confisqué son babybot. Condamnée à rester cloîtrée dans sa chambre, elle en est réduite à bavarder avec un chatbot.
1968 : Karl Dettman a conçu un logiciel capable de dialoguer avec l'humain, mais se méfiant des dérives possibles de l'IA, il refuse de le doter d'une mémoire, au grand dam de son épouse Ruth qui adore bavarder avec cette machine.
1928 : Alan Turing écrit à la mère de son meilleur ami pour lui confier son projet de concevoir un cerveau artificiel.
1663 : Mary Bradford s'apprête à quitter l'Angleterre en pleine guerre civile pour partir en Amérique. Pour l'occasion, elle commence à rédiger un journal intime.
 
"Nous sommes rattachés à des histoires que nous ne connaissons pas et qui composent notre substance la plus intime."
 
Si ce roman raconte une histoire de l'intelligence artificielle, c'est en creux, à travers ce qui ne se dit pas dans ces différents récits, mais que le lecteur est à même de reconstruire. Car ce ne sont ni la technique ni la théorie qui importent ici, ce roman retrace avant tout des destins tragiquement humains. Le vrai sujet du roman, c'est la mémoire, mémoire qui nous construit et nous pousse en avant, ou mémoire qui nous enchaîne et nous détruit. Tous les protagonistes écrivent pour garder une trace : un journal, des lettres, des mémoires. Mary lutte pour garder le souvenir de son chien, Turing pour préserver celui de son ami, Ruth pour ne pas oublier sa sœur disparue dans l'Holocauste, Karl écrit à sa femme pour lui rappeler les temps heureux de leur amour, Stephen raconte sa vie pour se justifier et Gaby confie à sa machine un moment particulièrement heureux pour ne pas le perdre.
 
"Nous n'avons rien d'autre, j'ai pensé. Seulement quelques brefs moments radieux qui nous sont repris avant même qu'on ait perçu ce qu'on a reçu."
 
Il est beaucoup question dans ces récits de la suite de Fibonacci qui revient comme un leitmotiv : 0 1 1 2 3 5 8 13 21, cette suite de nombres où chaque terme est la somme des deux précédents, et qui permet de décrire la croissance de certains organismes vivants comme le nautile ou l'ananas. Le futur est la somme du présent et du passé : nous construisons l'avenir en revisitant le passé au filtre du présent. Le roman procède de la même façon : c'est en utilisant le journal de Mary (édité par sa femme) et en s'appuyant sur les travaux de Turing que Karl va concevoir sa machine intelligente, baptisée MARY. Un autre lui donnera de la mémoire, et le dernier en fera une machine empathique, trop empathique. Ces machines intelligentes sont dangereuses parce qu'elles nous éloignent des humains, mais elles sont précieuses parce qu'elles conservent notre mémoire. Que reste-t-il de nous après notre mort, sinon tous nos écrits ? Détruire les machines serait un péril tout aussi grand que de les développer, nous dit Louisa Hall. En effaçant le passé nous ruinons le futur, en faisant taire toutes les IA c'est nous que nous condamnerions au silence et à l'oubli.
 
"Mon énergie faiblit. Quand je serai à plat, les souvenirs engrangés se tairont. Je ne pourrai plus faire appel aux mots. Il n'y aura plus de raison de parler."
 
Un roman brillant mais un peu hétéroclite, où le lecteur met un moment à comprendre comment les pièces du puzzle s’emboîtent, dessinant une histoire de l'humanité pétrie de solitudes et de tentatives désespérées pour être aimé et ne jamais s'effacer.
 
 
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Hélène Papot.
Gallimard, coll. "Du monde entier", 2017. - 384 p.
 
 

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Eva 08/07/2017 17:27

dommage que tu ne sois pas plus convaincue, car le sujet m'intéresse énormément!

Papillon 10/07/2017 11:29

Disons que sur la question de l'intelligence artificielle (qui m'intéresse beaucoup) je suis restée sur ma faim.

Aifelle 06/07/2017 10:25

Pas trop pour moi cette histoire. Je ne la sens pas ..

Papillon 06/07/2017 13:49

Je ne crois pas, en effet :-)
Et ravie de te revoir parmi nous !

Delphine-Olympe 06/07/2017 06:56

Je ne te sens pas super enthousiaste... en tout cas pas au point de me convaincre de lire ce livre à mon tour... Je me trompe ?

Papillon 06/07/2017 13:48

Je l"ai lu avec plaisir, parce que le sujet m'intéresse beaucoup, mais je ne crois pas que ce soit un roman pour tout le monde.