La Silicolonisation du monde - Éric Sadin

Publié le par Papillon

L'irrésistible expansion du libéralisme numérique
 
"L'intelligence artificielle représente la plus grande puissance politique de l'histoire, appelée à personnifier une forme de surmoi à tout instant doué de l'intuition de vérité et orientant le cours de nos actions individuelles et collectives pour le meilleur des mondes."
 

 

Je continue de m'intéresser à ce qui se trame dans la Silicon Valley, ce lieu où s'invente le monde de demain et qui rayonne sur nous tel un phare, comme l'écrit avec une certaine ironie l'auteur de cet essai, qui a précisément pour but de déconstruire les mythes et les fantasmes que génère cet endroit, où l'auteur voit se déployer une idéologie très dangereuse pour l'avenir de l'humanité. 
 
L'auteur commence par un rappel historique où l'on voit que la Silicon Valley, cette région de Californie du Nord qui entoure le baie de San Francisco et où se concentre toute la high tech depuis quarante ans, est née de la convergence de deux phénomènes distincts. D'une part, la concentration sur une même zone géographique de grands centres de recherche militaires issus de la seconde guerre mondiale, et d'universités parmi les plus réputées du monde (Stanford et Berkeley) a permis le développement d’entreprises de très haute technicité. D'autre part, l’épanouissement dans cette même zone de la contre-culture des années soixante, qui prônait l'égalité et refusait toute forme d'autorité, a donné naissance à un état d'esprit à la fois créatif, tolérant et épris de liberté. L'esprit libertaire combiné à la recherche de l'innovation (et du profit) ont produit ce modèle entrepreneurial unique qu'est celui de la Silicon Valley, qui s'est développée par vagues successives au rythme des innovations technologiques : ordinateur personnel, internet, big data et smartphone. Aujourd'hui, par le biais des objets connectés, des algorithmes et de l'intelligence artificielle, les géants de la Silicon Valley touchent à tous les domaines de la vie, et leur modèle économique, basé notamment sur la multiplication de start-up financées par du capital-risque, a essaimé dans le monde entier. 
 
"La start-up, c'est un petit animal mignon, qui à sa naissance semble affable, et qui, dès qu'il grandira, cherchera à écraser toute concurrence et à conquérir le monde. Syndrome qui a frappé Google, qui naquit "dans un garage" en 1998, et qui depuis, telle une pieuvre impitoyable, étend ses tentacules sur la totalité de la terre et de la vie."
 
Derrière ce modèle, qui affirme avec une fausse naïveté vouloir "rendre le monde meilleur" (l'objectif réel étant : "toujours plus de pouvoir et toujours plus de profit1"), se cache une véritable vision du monde qu'Eric Sadin qualifie de technolibertarisme (il cite d'ailleurs à plusieurs reprises La Grève d'Ayn Rand2, qui est considéré comme la bible des libertariens : aucune règle, et le primat absolu de la liberté individuelle), le mythe sous-jacent étant que la technologie est capable de résoudre tous les problèmes, non seulement techniques mais humains, voire de supprimer la maladie et la mort (comme le proclament les transhumanistes). Le technolibertarisme tend à instituer une "organisation automatisée du monde" par le biais des algorithmes dégageant d'énormes sources de profit. En supprimant la capacité des individus à décider, on les prive de leur libre-arbitre, et on réalise le fantasme d'un monde capitaliste parfait où l'humain devient une machine à consommer. Pour Eric Sadin, ce qui émane de la Silicon Valley n'est pas une joyeuse utopie, mais l'expression d'une folie délirante qui voudrait pouvoir tout contrôler, l'hubris d'ingénieurs qui refusent les limites et veulent sans arrêt "adapter le réel à toutes [leurs] exigences".
 
"Une singulière alliance se noue entre la pointe avancée de la recherche technoscientifique, le capitalisme le plus aventureux et conquérant, et des gouvernements sociaux-libéraux qui voient dans l'algorithmisation des sociétés l'occasion historique de parfaitement répondre au cœur de leur "projet" : celui d'une administration optimisée des choses."
 
Un essai passionnant, non dénué d'humour quand l'auteur décode les mythes "siliconiens", aussi bien écrit que bien construit, aussi argumenté que documenté, qui se lit comme un roman, voire un roman d'anticipation, quand l'auteur nous prédit un futur où l'humain aura perdu sa qualité d'être supérieur pour n'être plus qu'une marionnette manipulée par la machine, un monde d'où le hasard et l'inattendu auront disparu, un monde où l'Etat n'aura ni rôle ni pouvoir, un monde qui pourrait très facilement basculer dans le totalitarisme. Je ne suis pas toujours d'accord avec l'auteur, qui néglige (volontairement ?) de voir tous les aspects positifs de l'intelligence artificielle, et dont les positions sont parfois un peu partiales, mais ce qui est tout à fait intéressant dans son analyse, c'est qu'il voit dans la transformation numérique en cours un complet changement de civilisation. Il nous engage donc à rester vigilant, voire à nous révolter face à la "marchandisation totale du vivant et la domination des algorithmes". A lire, parce qu'un humain averti en vaut deux.
 
 
L’Échappée, 2016. - 256 p.
 
------
1. J'ai ainsi appris un nouveau mot : pléonexie, ou désir de posséder toujours plus.
2. D'une façon parfois un peu tendancieuse, du reste, car je ne crois pas qu'Ayn Rand souscrirait à l'idée d'une société entièrement pilotée par des machines, elle qui défend au contraire l'idée qu'il appartient à chacun de rester maître de son destin
 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Delphine-Olympe 15/07/2017 21:53

La marchandisation totale du vivant, oui, c'est bien cela qui est terrifiant dans notre société.
Je ne sais pas si je me lancerai dans une telle lecture, mais ce sont des questions que nous avons tout intérêt à nous poser...

Papillon 16/07/2017 11:47

C'est bien pour ça que je trouve important de m'informer :-)

Aifelle 13/07/2017 07:27

J'ai entendu une émission à la radio sur ce thème-là et ça faisait peur. Pas sûr que je me lance dans un livre.

Papillon 15/07/2017 14:27

Oui il y a de plus en plus d"émissions et d'articles sur la question parce que tout ça va très vite et on risque de se trouver un jour complètement dépassés...

Sandrine 13/07/2017 07:23

Très intéressant. Elles sont en effet effrayantes ces start up devenues grande. Je m'intéresse au transhumanisme, de plus en plus présent dans les romans de SF, et ce qui se prépare fait froid dans le dos, d'autant plus que Google a les moyens de ses ambitions et donc de toutes les expériences possibles... et que vaut l'éthique dans un monde où prime l'innovation personnelle ?

Papillon 15/07/2017 14:26

Et que vaut l'éthique dans un monde gouverné par l'argent ? Parce que c'est aussi ça la question.