La tristesse des anges - Jón Kalman Stefánsson

Publié le par Papillon

"Il existe des livres qui vous distraient, mais ne remuent en rien les destinées profondes. Ensuite, il y a ceux qui vous amènent à douter, ils vous apportent l'espoir, élargissent le monde et vous font peut-être connaître le vertige. Certains livres sont essentiels, d'autres simplement distrayants."
 

 

Par ces chaudes journées de canicule, il n'est pas désagréable de se transporter au Nord et de frissonner un peu de froid grâce à Jon Kalman Stefansson, qui dans ce deuxième épisode de sa saga islandaise nous emmène à nouveau dans un enfer glacé.

Trois semaines se sont écoulées depuis la mort de Baldur, et celui que l'on n'appelle toujours que "le gamin" a été adopté par Geirbrudur et Helga, qui ont décidé de faire son éducation, lui à qui son copain avait donné avant de mourir le goût des livres et de la poésie. Le printemps approche mais le Village est toujours sous la neige, cette "tristesse des anges" qui recouvre le pays neuf mois sur douze. Et voilà que par un soir de tempête, Jens le postier à demi congelé de froid frappe à la porte. Il termine une longue tournée de remise du courrier, mais son patron, l'arrogant Docteur Sigurdur, décide de l'envoyer encore plus loin, aux confins de l'Islande, tout au Nord dans la région de "l'éternel hiver". Il est alors décidé que le gamin l'accompagnera car il y a plusieurs fjords à traverser et Jens n'aime pas beaucoup la mer. Et voilà les deux hommes, l'un taiseux et l'autre bavard, l'un pragmatique et l'autre rêveur, l'un costaud et l'autre frêle, l'un renfrogné et l'autre curieux de tout, condamnés à former un baroque attelage et à se mettre en route pour un long voyage en bateau, à cheval et à pied, dans une effroyable tempête de blizzard et de neige qui semble ne vouloir jamais finir.
 
"Ici, le temps contrôle tout, il façonne notre vie comme le potier le fait d'une motte d'argile."
 
Ce voyage dans le froid glacial islandais va se révéler encore plus pénible et semé d’embûches que prévu, et il sera l'occasion pour les deux hommes de s'apprivoiser, de s'estimer l'un l'autre et de devenir amis. On va les voir trébucher et tomber, puis se relever, et s'égarer, puis se retrouver, pester, grogner puis rire, soupirer et rager, sans que jamais la neige ne cesse de tomber et le vent de souffler. De temps en temps, un fantôme surgit de la nuit, mettant un doigt d'irrationnel dans l'aventure. Ce périple est un moyen pour l'auteur de nous dévoiler la vie rude des campagnes islandaises au XIXe siècle, car les deux hommes trouveront abri de temps en temps dans une ferme ou un presbytère, occasions de croiser d'autres destins souvent difficiles, marqués par la perte, le doute et le manque.
 
"Mais l'homme ne saurait éternellement s'autoriser les regrets et les pleurs, il lui faut parfois se contenter de vivre, s'y appliquer, ne s'appliquer à rien d'autre qu'à éloigner la mort."
 
J'aime toujours autant la magnifique plume de Stefansson, qui donne une intensité particulière à ce récit, malgré quelques longueurs. L'interminable et périlleuse traversée de landes glacées et de montagnes embrumées, se fait prétexte à une profonde quête existentielle. Le texte, qui mêle poésie et philosophie, est empreint d'une sourde mélancolie et placé sous le signe de la mort. Car dans ces rudes contrées et dans ce froid persistant la vie ne tient souvent qu'à un fil, et la mort peut vous prendre par surprise à chaque instant. Heureusement, il y a la poésie qui console, souvent, et le désir qui enivre, toujours. La magie des mots transforme la rudesse du monde en poésie et les rêves ont le pouvoir de nous transporte très loin de nous-mêmes. Les deux hommes s'interrogent à leur manière sur le sens de la vie, et chacun songe en secret à la femme de son cœur, la sombre Salvör qui a un soir invité Jens à se glisser dans son lit, et la fougueuse Ragnheidur qui a réussi à coincer le garçon dans un couloir pour lui  voler un baiser. 
 
"L'homme doit toujours souffler longuement sur les braises afin que le feu ne meure pas, quel que soit le nom qu'on lui donne : vie, amour, idéal, il n'y a a que l'étincelle du désir qui s'éveille d'elle-même, l'air est son combustible et l'air enveloppe la terre."
 
Un roman tout en contrastes qui entrelace la vie et la mort, une météo glaciale et des désirs brûlants, le bon sens paysan et l'irrationnel féerique.
 
"Les mots écrits peuvent avoir plus de profondeur que ceux qui sont dits, comme si le papier libérait des mondes inconnus, prisonniers d'un enchantement."
 
 
Lu dans le cadre du challenge Lire le monde (Islande).

 

 
 
 
 
 
Traduit de l'islandais par Éric Boury.
Folio, 2013. - 416 p.
 

Commenter cet article

Emma 28/06/2017 17:44

Il faudrait que je découvre cet auteur.

Papillon 28/06/2017 20:09

Un très grand auteur!

Ariane 28/06/2017 09:40

Je partage l'avis de Jérôme, c'est un chef d’œuvre.

Papillon 28/06/2017 20:08

Je n'irai peut-être pas jusque là, mais en tout cas, c'est un très grand écrivain.

Jerome 27/06/2017 12:22

Pour moi c'est un chef d'oeuvre, le plus beau roman de Stefansson, le plus abouti. Un roman qui m'a fait vivre un moment de lecture absolument magique, ce qui arrive très, très rarement.

Papillon 27/06/2017 15:54

Je me souviens que tu es un grand fan :-) Et je te comprends : il a une plume magnifique, et aborde des thèmes essentiels sous un abord facile.

Delphine-Olympe 26/06/2017 22:05

C'est certain qu'en ce moment, ce type de lecture doit être tout à fait rafraîchissant.
Sinon, je vois qu'on a la même lecture en cours ! Pour l'instant, j'ai un peu de mal à entrer dedans, mais ça va peut-être venir...

Papillon 27/06/2017 12:23

J'ai eu aussi du mal à entrer dedans : c'est une culture et une époque très éloignées des nôtres.