La solitude est un cercueil de verre - Ray Bradbury

Publié le par Papillon

"Faîtes fondre les fusils, pensai-je, brisez les couteaux, brûlez les guillotines - et les esprits malins continueront d'écrire des lettres qui tuent."
 

Je n'avais encore jamais lu Ray Bradbury, un auteur que j'associe à la SF, un genre que je n'affectionne guère, mais je n'ai pas pu résister à la beauté du titre de ce roman. Il n'est d'ailleurs pas question ici de SF mais de roman noir.

"A Venice, Californie, où la dernière gondole était partie depuis longtemps, où les lumières s'éteignaient peu à peu, où les canaux s'emplissaient de pétrole et où seul le ressac rugissait derrière les barreaux des vieilles voitures du cirque."
 
Imaginez une ville en pleine décrépitude, à la fin des années quarante, placez-y un jeune écrivain en devenir, imaginatif et esseulé, complétez le tableau par une nuit d'orage où pluie et tonnerre se donnent la réplique, et vous aurez le décor parfait pour que surgissent de l'ombre des angoisses et des monstres. Le jeune écrivain, fauché comme il se doit et en panne d'inspiration, erre dans les rues de cette ville déchue où flotte une odeur de fin du monde et de rêves perdus. Dans un tramway désert, un homme ivre le frôle et lui murmure à l'oreille : "la solitude est un cercueil de verre". Quelques heures plus tard, le jeune homme découvre un cadavre flottant dans un canal. Il est persuadé que les deux faits sont liés, mais la police lui rit au nez. Le jeune écrivain s'entête et suit la piste très mince d'un ticket de tramway déchiré. Dans ses errances nocturnes à travers la ville en cours de démolition, il croise le chemin quelque peu désenchanté de plusieurs solitaires excentriques, et les cadavres s'accumulent, sans qu'un lien très clair ne se dessine entre tous ces gens qui semblent juste s'effacer. Dans cette ville noyée de brouillard, une ombre rôde qui sème la mort sur son passage, pense le jeune auteur, mais le vieux flic continue de ricaner, ne voulant voir dans cette accumulation de décès que le boulot ordinaire de la Faucheuse.
 
"On a si vite fait de résumer la vie de certains que ça n'est rien de plus qu'une porte qui claque ou quelqu'un qui tousse dans une rue obscure à une heure avancée de la nuit."
 
Je suis tombée totalement sous le charme de la plume poétique et onirique de Ray Bradbury, qui dessine une atmosphère irréelle et un rien inquiétante, qui flirte sans cesse avec le fantastique et rappelle ces vieux films en Noir & Blanc des années trente, une atmosphère à la Fritz Lang. Ce roman n'est pas un polar classique, et c'est moins la résolution de l'énigme qui importe ici que l'immersion dans un décor très cinématographique où l'on ne sait jamais où se situe la limite entre le rêve et la réalité. Le jeune écrivain tape comme un furieux sur son Underwood, et fait des cauchemars. Un téléphone sonne dans la nuit, et des traces de pas traînent sur la pas de sa porte. Est-il en train de tout inventer, souffre-t-il d'un excès d'imagination, ou a-t-il la capacité de sentir ce qui échappe au reste du monde ? Autour de lui, la ville disparaît peu à peu : les grues et les démolisseurs sont là pour mettre par terre le grand huit, la jetée et ses baraques de foire s'effondrent, le vieux cinéma disparaît sous les vagues. Dans ces décombres fantomatiques, se croisent des personnages incroyablement attachants dans leur bizarrerie : la soprano obèse qui se gave de mayonnaise en écoutant Tosca, la star déchue qui plonge dans les vagues tous les soirs à minuit, le vieil acteur narcissique amoureux de son corps, l'aveugle qui se dirige à l’odorat, le coiffeur raté fou de jazz, et le flic qui vit au milieu d'une jungle, une foule baroque qui se rit du passage du temps et se moque d'elle-même.
 
"Les choses, alors, se désagrègent. Elles prennent de la mauvaise graisse. Elles se ramollissent. Le temps se disloque. Le lait tourne. La nuit, les fils des poteaux télégraphiques véhiculent de sordides histoires dans la brume ruisselante. Dans les canaux, une écume grasse recouvre les eaux. Entrechoqués, les silex n’émettent plus d'étincelles. Effleurées, les femmes n'émettent plus de chaleur."
 
Magistral roman, envoûtant et mystérieux à souhait, dont la plume sublime m'a donné envie de lire tout Bradbury.
 
Titre original : Death is a lonely business.
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Emmanuel Jouanne
Denoël, coll. Empreinte. 2017 (1e éd. 1985). - 380 p.
 

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maggie 02/07/2017 21:06

J'aime l'auteur de SF et je suis tentée par ce polar. Je ne savais pas qu'il s'était illustré dans d'autres genres

Papillon 04/07/2017 09:40

Moi non plus. C'est une excellente idée de rééditer un roman qui montre une autre facette de son travail.

Kathel 23/06/2017 22:15

De Ray Bradbury, je ne connais que l'archi connu (et formidable) Farhenheit 451. Tu me donnes grande envie de découvrir d'autres titres !

Papillon 26/06/2017 10:44

Du coup je pense que je vais me lancer dans Farhenhait 4514, même si c'est de la SF, j'aime trop comment il écrit !

Luocine 23/06/2017 12:41

moi aussi j'adore les citations
"On a si vite fait de résumer la vie de certains que ça n'est rien de plus qu'une porte qui claque ou quelqu'un qui tousse dans une rue obscure à une heure avancée de la nuit."
celle là est très belle ; je connais cet auteur depuis longtemps et oui il a une très belle plume.

Papillon 26/06/2017 10:43

Une très belle découverte pour moi !

AMBROISIE 23/06/2017 08:46

Tu me donnes envie de lire ce roman, je ne le connaissais pas mais à la lecture de ton article je voulais l'acheter tout de suite. Comme toi c'est le titre qui m'interpelle, ce sont les citations que tu as mise, qui sont magnifiques.

Papillon 26/06/2017 10:42

Très bien écrit, et une atmosphère intense.