La toile - Sandra Lucbert

Publié le par Papillon

"Nous avons créé du besoin d'effraction intérieure comme de parfaits capitalistes. Extraction consentie de leurs données les moins publiables, partage sauvage et jouissance collective de cette abdication."
 

Décidément, les écrivains contemporains continuent d'explorer les coulisses d'internet, et les impacts du web sur nos vies et nos consciences, aujourd'hui ou dans un futur proche. Après Le Cercle de Dave Eggers qui nous entraînait dans la Silicon Valley, Sandra Lucbert nous introduit dans les arcanes d'une start-up parisienne, LineUp, dirigée par "deux hipsters déjantés", qui se propose d'aider des artistes à réaliser des projets d'art numérique.
 
"Il semble qu'ils n'accordent aucun crédit à la bienséance et se concentrent sur des mises en scène pour leur seul divertissement : cela ouvre des portes que d'habitude la morale proscrit, et c'est mortellement grisant."
 
La grande originalité de ce roman est d'explorer la complexité et la dangerosité de nos relations virtuelles tout en nous donnant une version moderne du roman épistolaire : des Liaisons dangereuses en mode 2.0. Toute la narration se fait sous la forme de courriers en version XXIe siècle : mails, messagerie instantanée, réseaux sociaux, messagerie cryptée. Même le prologue répond aux canons du genre1 : une voix (presque) anonyme qui prétend n'avoir aucun lien avec ce que l'on va lire, tombé (presque) par hasard entre ses mains. Et, comme chez Laclos, le deus ex machina de cette histoire est un couple, machiavélique et ambivalent : Agathe Denner et Guillaume Thévenin, surdoués de la tech et hackers à leurs heures perdues, vantant l'anonymat sur le net et la protection des données, tout en imposant la transparence à leurs employés et violant sans complexe les droits de propriété intellectuelle de leurs clients. Ils sont aussi de grands manipulateurs et briseurs de couples, lui par jeu, elle par besoin de séduire, les deux par goût du défi. Autour d'eux gravitent quelques employés ambitieux, talentueux mais bien naïfs, une juriste qui a abandonné New York et un amoureux transi, une cinéaste et sa compagne, tous englués dans des relations complexes érotico-professionnelles, où public et privé se mélangent allègrement par le biais des réseaux sociaux. Quelques trios amoureux des plus inattendus vont se construire et se défaire, pendant que l'actualité (un cyclone à New York, une révolution à Istambul) et le web bousculent les destins personnels, et nous interrogent sur les deux versants de nos vies hyperconnectées : liberté et toxicité.
 
"La société innervée par Internet, c'est une usine perpétuelle, où toute action est happée par le marché  même (surtout) le délassement, même (surtout) les relations entre les gens. Seulement, cette profitabilité n'est pas codifiée en rapports financiers."
 
Ce roman est à la fois extrêmement moderne dans la forme et dans le fond, et extrêmement brillant dans le ton. Le récit décrit un monde qui donne l'impression que nos vies ne se jouent plus IRL, mais sont devenues à la fois souterraines, égarées dans les méandres de la toile, et excessivement publiques : le web, cette toile d'araignée qui dévore nos vies. C'est l'occasion pour Sandra Lucbert d'aborder une multitude de thèmes liés aux nouveaux usages numériques : protection/exploitation des données personnelles, droit à la désobéissance (contre les algorithmes qui nous enferment dans une bulle informationnelle, ou contre les régimes politiques qui pratiquent la désinformation), surinformation et manipulation par la peur, rôle et pouvoir des lanceurs d'alerte, pouvoirs et limites de la technologie... En même temps, la multiplicité des voix qui se croisent permet à l'auteure de jouer sur tous les registres : le discours technique des millenials truffé d'anglais, les déclarations amoureuses poético-érotiques, les discours politiques, artistiques, juridiques. Aux acronymes très techniques répondent les commentaires érudits (et néanmoins très drôles) de philosophes grecs et de poètes latins. Et l'on constate que, si tout a changé depuis Laclos, rien n'a changé : tout est rapport de séduction.
 
"Le Web marche comme ça, il faut dire ce qui est : on a de la puissance sous les doigts, pourvu qu'on attire. On conçoit de quoi pousser à cliquer, de quoi faire délirer d'excitation."
 
Mon premier gros coup de cœur de l'année, grâce à une jeune auteure excessivement douée, à lire absolument et à suivre attentivement. 
 
Et c'est Cuné qui m'a donné envie.
 
Gallimard, coll. Blanche, 2017. - 480 p.
 
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1. Et m'a fait beaucoup rire, tant il semble donner la réplique à l'Ada d'Antoine Bello : "L'intelligence artificielle ne peut pas tout, quoi qu'on en dise. Elle ne peut pas composer de roman", il faut un cerveau humain pour mettre un peu de narration dans un océan de données.
 

 

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Françoise 13/06/2017 01:10

C'est amusant, car j'ai pensé à vous en le lisant, en me disant qu'il devrait vous plaire, et je n'avais pas vu que vous aviez écrit une chronique à son sujet. Je suis également atterrée qu'on n'en parle pas plus. Franchement, il est tout à fait à la hauteur du Cercle de Dave Eggers qui a une notoriété internationale, et que j'ai trouvé beaucoup plus banal et sucré, au fond.

Papillon 13/06/2017 19:47

Je le trouve bien plus littéraire que Le Cercle, dans le style et dans la construction, et bien plus pervers. Mais Dave Evgers est américain, il écrit en anglais, son roman se déroule dans la Silicon Valley : tout ce qu'il faut pour faire un succès....

Yueyin 25/04/2017 08:42

Aaaahhh les liaisons v 2.0 , je cours, je vole ... J'ai du le raté chez cuné :-( ou j'ai oublié et ca ce serait grave :-)

Papillon 26/04/2017 15:04

Celui-ci, c'est vraiment un must !!!

Delphine-Olympe 14/04/2017 11:16

Oh là là ! Tu me mets l'eau à la bouche. J'hésitais un peu tant la référence aux Liaisons m'inquiétait. C'est un livre tellement exceptionnel... Je le note donc très soigneusement !

Papillon 14/04/2017 19:54

Je t'assure qu'il est à la hauteur des Liaisons dangereuses, extremement brillant et réussi tout en donnant sa propre voix. Une pépite.

Aifelle 13/04/2017 06:16

Je le note, mais il attendra ... C'est un univers qui ne m'attire pas beaucoup, mais il faut reconnaître que c'est le nôtre maintenant, peu ou prou, autant s'y intéresser.

Papillon 14/04/2017 19:53

Moi c'est l'inverse : tout ce qui concerne internet me passionne !

Cuné 12/04/2017 04:59

Parfait billet pour un super roman. L'impression est durable en plus, je suis encore emplie d'admiration pour Sandra Lucbert et je ne comprends pas que la terre entière ne la lise pas :)

Papillon 12/04/2017 13:43

Pareil ! Et je suis très surprise (et quelque peu atterrée) que l'on n'ait pas davantage entendu parler de ce roman sur lequel tout le monde devrait se jeter sans délai !