Histoire de la littérature récente, Tome 1 - Olivier Cadiot

Publié le par Papillon

"Breaking news : le cinéma, c'est fini, la sculpture a disparu, la littérature, terminus, imaginez le choc. Donc on est là à ramasser les miettes. A pleurnicher comme des archéologues qui retrouvent la trace d'une villa romaine sous un supermarché. On a passé sa vie à pleurnicher, ça commence à bien faire. La coupe est pleine, on va se rebeller. Ça ne peut plus durer, cette histoire de fin."
 
 
Ami lecteur, ne te laisse pas abuser par le titre quelque peu sérieux de ce petit recueil qui pourrait te donner à penser que tu vas te retrouver avec un manuel bourré de noms et de dates. Il n'en est rien. Ce titre est un clin d'œil (si j'osais, je dirais une falsification) d'un auteur très malicieux adressé à ceux qui professent une vision très académique de la littérature. Car le point de départ de cette fausse histoire littéraire est une réponse à cette rengaine qui revient tout aussi périodiquement que notre feuille d'impôts : la littérature est en voie de disparition. L'auteur a donc décidé de se pencher sur cette supposée disparition : où a bien pu passer cette fichue littérature ? Et de quelle littérature parle-t-on, d'abord ? Qu'est-ce que la littérature, au fait ? Et comment ça se fabrique, la littérature ? 
 
"Regardons d'un peu plus près ; il y a qui dans ce groupe de pleureuses ? Un drôle de mélange. Se rejoignent sur la carte deux camps opposés... Ceux qui pleurent la littérature d'avant depuis toujours et ceux qui réalisent que la littérature d'après est devenue celle déjà d'avant, etc. Ce n'est pas simple. Quelle littérature a disparu ? La classique ? Ou la moderne ? Certains regrettent encore Balzac, d'autres Robbe-Grillet -- qui lui-même ne regrettait pas Balzac.  C'est compliqué à suivre. L'histoire fait des spirales en plusieurs dimensions, ça visse et ça dévisse."
 
Tentative de définition, d'exploration, ou de capture d'une entité qui nous échappera toujours, et dont la valeur change selon celui auprès de qui l'on mènera l'enquête, ce petit livre absolument inclassable, parce qu'il ne ressemble à rien de connu, est un objet poétique et jubilatoire. Olivier Cadiot est avant tout poète, son enquête prend donc très vite un tour très métaphorique où le chercheur se fait tantôt chasseur d'ortolans et tantôt amateur de sandwich, et où la quête convoque archéologie, jardinage, architecture, modelage ou gastronomie. Tout en montrant avec humour combien la littérature est présente à tous les coins de rues et se réinvente sans cesse, l'auteur interroge, bien sûr, son propre rapport à l'écriture et à la création. La littérature, pour Olivier Cadiot, semble se contenir toute entière dans le plaisir du langage, dans un jeu infini avec les mots, leur polysémie, leurs connotations et leurs dénotations. 
 
"Ah les mots, c'est formidable, il y a tout dedans. Écoutez les litanies des vendeurs de vin, on s'évade, c'est merveilleux, on se promène, quelquefois même on part sur des odeurs de sous-bois et de cendre par un matin d'octobre -- on entend dans le vin le bruit des bottes et le craquement des branches. Ne me dites pas que la littérature a disparu, la poésie est en plein essor. Il suffit de redevenir chasseur-cueilleur."
 
Destiné autant au lecteur, à l'écrivain qu'au critique, cet opuscule est un pur délice, dont je me suis délecté en gloussant. Le dernier chapitre ce termine par les mots "à suivre", j'attends donc le prochain épisode avec gourmandise.
 
"Nous, les lecteurs, on veut juste voir. On paye pour regarder quelqu'un en train de s'adresser, non pas à des individus, non pas à nous, mais à un mur, à un brouillard, à une masse (...) On veut juste se glisser par l'arrière et lire un livre par-dessus l'épaule de quelqu'un, entendre quelqu'un qui parle tout seul sans voix. Voir ce quelqu'un qui essaye de s'exprimer -- ou de s'imprimer."
 
Éditions P.O.L, 2016. 185 pages.
 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

yueyin 07/12/2016 22:50

ahah il est pour moi celui-là :-)

Papillon 08/12/2016 12:04

Oui oui oui !!!

Luocine 07/12/2016 20:04

tes extraits sont bien choisis et donnent envie d'en lire beaucoup plus

Papillon 08/12/2016 12:02

Tant mieux parce que c'est un livre qui mérité de circuler un peu plus.

cathulu 07/12/2016 17:55

Comme souvent, je copie sur Aifelle ! :)

Papillon 08/12/2016 12:01

Et tu as bien raison :-)

keisha 07/12/2016 07:43

Ouf, j'ai failli passer en voyant le titre, mais j'aurais raté quelque chose, et hop, à la bibli, et hop, noté!
merci!

keisha 19/12/2016 08:17

Lu, mais pas de billet, la flemme. J'avoue ne pas avoir pris la peine de voir où allait l'auteur, que je ne connais pas.

Papillon 08/12/2016 12:01

Je crois que tu vas adorer !

Sandrine 07/12/2016 07:07

En effet, qu'un homme du métier et spécialiste se réjouisse de l'état de la littérature aujourd'hui n'est pas si courant et qu'il le fasse sur un mode moqueur voir humoristique l'est encore moins. Dommage que le titre ne le suggère pas plus...

Papillon 08/12/2016 12:00

On parlait de curiosité sur ton blog il y a peu.... Et bien voilà typiquement le genre de bouquin qui demande au lecteur un peu de curiosité pour aller fureter sous la couverture ;-)

Aifelle 07/12/2016 06:44

Le titre de ton billet m'a fait peur ! je vois à la lecture qu'il n'en est rien, si tu glousses, je note !

Papillon 08/12/2016 11:58

Ce petit livre est un délice !