Orfex - Patrick Laurent

Publié le par Papillon

"A l'aide d'un mot-brequin, je perce un petit trou au plancher du langage, me glisse à l'intérieur, passe de l'autre côté en chute libre. Me voilà."

 

 

Orfex est une intelligence artificielle, un logiciel intelligent doté d'un corps, synthétique mais sublime, capable de se transformer à volonté d'un petit clic sur un clavier. Ses yeux sont des caméras de grande précision, son cerveau un disque dur contenant des milliards de données que des algorithmes très sophistiqués transforment en discours. Orfex est un robot raconteur d'histoires. Son nom est l'abréviation d'Orphée Expérimental, Orphée comme le poète mythique qui n'hésita pas, on s'en souvient, à descendre aux Enfers pour y chercher sa bien-aimée Eurydice. C'est aussi le rôle qui est dévolu à Orfex. Il a été conçu par Alix, très brillante scientifique, à la fois neurobiologiste et bioinformaticienne, qui vient d'apprendre qu'elle est atteinte d'une tumeur au cerveau. Orfex est chargé de lui raconter des histoires, voire de vivre des histoires, pour l'empêcher de mourir.

 

"La vie, pour vous autres, est une question de foi, ce doit être ébréchant."

 

L'histoire est racontée à deux voix, celle d'Orfex, sorti depuis peu de son labo et qui découvre le monde des humains en même temps que ce qui l'en sépare ; et celle d'Alix qui doit faire face à l'idée de sa propre mort alors qu'elle a le sentiment de n'avoir rien vécu. L'originalité du roman repose sur la confrontation de ces deux voix. Et celle d'Orfex est d'une inventivité totale, le robot doté d'un bel humour n'hésitant pas à puiser dans son répertoire de mots un peu à l'aveuglette, inventant des mots, jouant avec les clichés, le tout produisant une langue joyeuse, nouvelle, poétique et un univers qui tient autant de Vian que de Queneau.

 

"Il regarde de plus en plus mes jambes, mes cuisses, mon décolleté. C'est grillotant, ça ne fait pas mal du tout, c'est plein d'actes au futur, de petits actes furtifs, comme les avions qui fondent du ciel sur leur proie disloquée déjà."

"Sexy ? D'après mes données je dis que c'est cela sexy : qui ne fait pas penser au sexe en ligne droite, mais décrit une courbe qui y mène sans détour."

 

Et c'est bien pour le plaisir de la langue qu'il faut lire ce roman très fantaisiste, parce que l'histoire part quand même un peu dans tous les sens, et j'ai bien failli m'y perdre à un moment, tout comme les personnages semblent perpétuellement s'égarer. Il y a un certain nombre d'éléments qui m'ont semblé inaboutis (comme le contexte historique imprécis, où des attentats surviennent de plus en plus souvent, dans une indifférence quasi générale), mais j'ai bien aimé l'exploitation que l'auteur fait des big data, toutes ces traces que nous laissons tous sur la toile à longueur de journée, et qui sont susceptibles de devenir matières à histoires. Mais l'histoire est ici un pur prétexte et on ne sait d'ailleurs pas à quel point les péripéties que traverse Orfex sont de l'ordre de la réalité ou de l'imaginaire, tant les deux se croisent sans cesse. Orfex lui-même n'est-il pas une simple projection fantasmatique d'une chercheuse à l'imagination trop vive ?

 

"Je leur dirai que je suis orpheline. Et célibataire. Et veuve. Non, c'est trop vert, ça porte malheur. Je dirai que je suis volatile, voilà."

 

Et bien sûr, au fur à mesure que la maladie progresse, le langage d'Alix est contaminé par celui d'Orfex, alors que le robot s'humanise et découvre des émotions : désir, amour, chagrin, colère, qui sont le lot du vivant. La créature finit par contaminer son créateur, et réciproquement, pour nous offrir un magnifique dénouement.

 

"D'ailleurs j'aurais dû vivre toujours comme ça, comme si j'allais mourir dans l'heure. J'aurais dû. J'ai eu peur."

 

Gallimard,  coll. Blanche, 2016. - 288 p.

 

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Belledejour 04/06/2016 23:01

Ah ah ah I Bien répondu et je meurs de rire quand vous commentez Aifelle (Mlle Latour ?) :" Je ne suis pas fan du tout des livres avec un robot dedans ! je ne crois pas que ce roman soit pour moi.". // Au delà de la langue joyeuse,ludique et formidablement drôle … il y a une " épopée " poignante ( j'avoue avoir été émue par ces deux personnages hors du commun) . Le propos est tout à fait contemporain et dans l'ordre des questions que l'on se pose.

Papillon 06/06/2016 16:53

Ce que vous qualifiez d'épopée m'a moins touchée que la langue qui est vraiment un délice.

Luocine 16/04/2016 10:32

C'est vraiment agréable de lire un avis aussi précis, je me dis : "Ah oui pour la langue, il va me plaire, et puis ah zut pour l'histoire je vais m'y perdre".

Papillon 16/04/2016 17:12

Oui, c'est un peu décousu quand même :-) mais j'ai aimé le jeu avec la langue.

Delphine-Olympe 14/04/2016 22:13

Eh bien, tu explores des voies peu banales en ce moment !
J'avoue que ce livre-là me tente un peu moins que d'autres que tu as précédemment commentés (Trois jours avec Norman Jail vient d'atterrir dans ma bibli…)

Papillon 16/04/2016 17:11

Celui-ci est très inventif. C'est le thème de l'intelligence artificielle qui me tentait beaucoup. Et je suis sûre que tu vas aimer le Fottorino.

Béatrice Pardossi-Sarno 14/04/2016 06:56

Merci Papillon! Merci pour ta promenade au sein de ce livre original. Les citations sont bien choisies. Aborder le langage en passant par le virtuel, c'est une exploration qui invite à la fantaisie, sans doute.
J'ai bien envie d'aller découvrir Orphex , et Alix la "volatile" ;-)

Papillon 16/04/2016 17:09

Oh oui laissez-vous tenter par ce roman très inventif.

Yueyin 14/04/2016 06:45

La langue est bien tentante en effet :-)

Papillon 16/04/2016 17:04

Rien que pour ça, ça vaut le coup, c'est un peu barré mais très inventif.

Aifelle 14/04/2016 06:38

Je ne suis pas fan du tout des livres avec un robot dedans ! je ne crois pas que ce roman soit pour moi.

Papillon 16/04/2016 17:03

Je ne crois pas non plus Aifelle :-)