L'amour, en théorie - EJ Levy

Publié le par Papillon

"Les trajets en taxi à New York sont comme une histoire d'amour: on se livre au soin d'inconnus, confiant qu'ils nous conduiront au bon endroit. Là où on ne peut pas aller seul."
 
 
Dix nouvelles sur le thème de l'amour. Enfin, presque. Il y a un peu tromperie sur la marchandise, en fait, et ce recueil aurait pu s'appeler La rupture, en pratique, car c'est plutôt de cela qu'il s'agit : de gens qui larguent ou se font larguer. [J'ai furieusement pensé à la pièce de Joël Pommerat, La Réunification des deux corées]. Hommes ou femmes, homos ou hétéros, jeunes ou vieux, ils ont tous en commun de cultiver une sorte d'inaptitude à l'amour et d'avoir fait de longues études, comme si l'épanouissement amoureux était inversement proportionnel au nombre d'années d'études universitaires. Ils sont médecins, profs de stylistique ou de philosophie, et ont tous le petit côté décalé de ceux qui théorisent beaucoup, trop pour être heureux.
 
"Ce que la théorie ne peut pas expliquer est pourtant ce qui compte le plus : l'altruisme, l'amour, le chagrin, l'espoir irrationnel."
 
Dix personnages confrontés au chagrin, à la solitude, et au doute. [Pourquoi moi ? Qu'ai-je fait (ou pas) pour mériter ça ?] Dix histoires qui mêlent drôlerie et mélancolie, et qui m'ont semblé d'une folle justesse. Il y a ceux qui se sont clairement trompés de personne, il y a ceux qui craignent de sombrer dans le quotidien, il y a ceux qui pensent que le bonheur est ailleurs (refrain connu), il y a ceux qui foutent tout en l'air pour un banal adultère ("une liaison avec un homme marié ressemble à un costume Armani - jamais démodée"), il y a ceux qui abandonnent pour une femme plus jeune (un grand classique), et il y a ceux qui meurent. Impossible de ne pas se reconnaître dans l'un de ces personnages si terriblement véridiques. Cette phrase, par exemple, qui aurait pu sortir directement de la bouche de ma mère: "Arrête un peu de vouloir tout le temps le bonheur. Ça ne fera que te rendre plus malheureuse." A qui j'aurais adoré répondre: "Être heureux est un acte révolutionnaire".
 
Dix histoires, donc, qui posent l'éternelle même question : ça tient à quoi, l'amour, au fond ? Pourquoi est-ce que pour certains ça dure plus de quarante ans (au prix de quelles compromissions, de quelles trahisons, de quelles lâchetés?) alors que pour d'autres ça explose en plein vol ? Le constat sur la pérennité du couple est assez amer, finalement. Mais l'on constate que si la plupart de ces personnages ne comprennent pas grand chose à l'amour, ils sont également souvent dotés de pères et de mères bien névrotiques. De celle qui confie les turpitudes sexuelles de son mari à sa fille, à celui qui débarque au mariage de la sienne avec sa maitresse attitrée, en passant par l'obsédée du tapis indien, ils illustrent parfaitement le vieil adage : "la vie est une tragédie écrite par les parents et jouée par les enfants". 
 
"Tu aimes ces gens de loin, ta façon d'aimer préférée, même si tu ne t'en rends pas encore compte."
 
Mais plus qu'une réflexion sur les diverses modalités du sentiment amoureux, j'ai trouvé que l'auteur mettait vraiment le doigt sur l'incommunicabilité qui est le propre des relations humaines. Aussi proches que l'on soit, il y aura toujours tout ce que l'on ne parvient pas à faire comprendre à l'autre, même quand on parle la même langue, une impossibilité à dire et/ou à entendre qui nous renvoie forcément à la solitude existentielle, que rien ne parvient jamais à réduire totalement, même pas l'amour, cette illusion.
 
"Tu t'aperçois soudain que les liens de l'amour - aussi restrictifs qu'ils paraissent - sont comme du celluloïd et de l'argent, un moyen nécessaire pour sculpter la lumière, rendre possible l'image merveilleuse projetée dans le noir sur un grand écran"
 
 
[Beaucoup pensé à toi, Cuné, pendant cette lecture, à cause de l'abus de l'adjectif "dégingandé" que nous pourchassâmes autrefois dans toute la littérature...]
 
 
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy.
Rivages, 2015. - 288 p.
 
 
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Commenter cet article

jerome 04/03/2016 12:29

Mais il me faut ça, et sans tarder !

Papillon 04/03/2016 14:19

J'aime cet enthousiasme !

Noukette 03/03/2016 18:35

Curiosité titillée ! ;-)

Papillon 03/03/2016 20:10

Tant mieux, c'est vraiment un super recueil de nouvelles.

luocine 03/03/2016 11:43

j'adore cette phrase que tu cites : "la vie est une tragédie écrite par les parents et jouée par les enfants". Bien envie de lire ces nouvelles même si elles semblent pessimistes

Papillon 03/03/2016 20:09

C'est pessimiste mais il y a aussi beaucoup d'humour.

Delphine-Olympe 03/03/2016 11:08

J'avoue que ça me tente moyennement. Le format de la nouvelle, déjà, et puis le sujet... Et puis j'ai déjà Ladjali et Laurens en tête. Il ne faut pas que je me disperse !

Papillon 03/03/2016 20:09

Je ne suis pas fan de nouvelles non plus, a priori, mais là j'ai vraiment aimé.

Aifelle 03/03/2016 10:33

Déjà repéré, mais là tu en remets une bonne couche :-)

Papillon 03/03/2016 20:08

Tant mieux !

ex-ICB 03/03/2016 10:28

Tout pour moi, ça (je ferai fi des "dégingandé")

Papillon 03/03/2016 20:08

Oui, je crois que tu vas aimer !

clara 03/03/2016 10:19

elle sont très bien ces nouvelles ! " 'incommunicabilité qui est le propre des relations humaines" : oui et re-oui !

Papillon 03/03/2016 20:07

Tout y très juste, j'ai trouvé.

Mior 03/03/2016 09:29

...avec ta référence au Pommerat (qui m'a fait tomber à la renverse l'an dernier) tu m'as bien accrochée ! Superbe billet, je confirme

Papillon 03/03/2016 20:07

De super nouvelles (et je ne suis pas spécialement fan de nouvelles)

cuné 03/03/2016 08:43

(J'ai trouvé ce qui m'empêchait de commenter chez toi - par hasard - : il ne fallait pas que je mette mon adresse de blog. Tout simplement).
Ton billet est absolument superbe.

Papillon 03/03/2016 20:07

Et je suis bien contente de te revoir par ici :-)

cuné 03/03/2016 08:42

"l'adjectif "dégingandé" que nous pourchassâmes autrefois dans toute la littérature..." dit comme ça, ça fait ultra classe ;o))))

Papillon 03/03/2016 20:06

Un petit passé simple et tout devient hyper classieux ;-)