De la beauté - Zadie Smith

Publié le par Papillon

"L'avenir, c'est un autre pays", affirma Carl tristement, puis la chute lui vint naturellement ; son visage se laissa aller à un sourire. "Et j'ai toujours pas de passeport."

 

 

Deux familles d'universitaires que beaucoup de points communs devraient rapprocher, mais que tout oppose : les Belsey (en Amérique) et les Kipps (en Angleterre). Chez les Kipps, Noirs originaires de Jamaïque, le père est un universitaire renommé spécialiste de Rembrandt, la mère une belle femme cultivée et les enfants sont splendides et sûrs d'eux. Les Kipps sont aisés, chrétiens et très conservateurs. Le père remet en cause l'avortement, les droits des homosexuels, le multiculturalisme et la discrimination positive. Chez les Belsey, on est un peu plus foutraque et beaucoup plus à gauche. Le père, blanc et anglais, a épousé Kiki, une Noire américaine au franc parler et aux formes généreuses, et ils élèvent trois enfants métis un peu en quête d'identité. La carrière d'Howard, également spécialiste de Rembrandt, est au point mort, tout comme son dernier ouvrage ; il voue donc une haine mortelle à son rival Monty Kipps à qui tout semble réussir alors qu'il incarne toutes les idées qu'Howard méprise et combat. Aussi est-il atterré quand son fils aîné Jérôme décide d'aller en Angleterre faire un stage chez son ennemi personnel. Il ne se doute pas que c'est la première marche d'une longue descente aux enfers.

 

"Toi, tu n'as même pas remarqué, tu ne remarques jamais. Tu trouves ça normal. Partout où on va, je suis la seule dans cet ... océan blanc. Je ne connais pratiquement plus aucun Noir, Howie. Ma vie tout entière est blanche. Les seuls Noirs que je croise sont ceux qui nettoient sous mes pieds dans le putain de café de ta putain de fac."

 

Car le torchon brûle chez les Belsey : Kiki vient de découvrir que son mari l'a trompée. Il prétend être en quête de beauté, elle y voit une exacerbation de toutes leurs différences, notamment raciales. Car c'est autour de ces deux questions que tourne tout le roman : la question raciale et la recherche de la beauté, les deux n'ayant pas forcément de rapport mais permettent de mettre en évidence les contradictions dont nous sommes tous pétris, comme Howard qui revendique ses origines prolétaires tout en méprisant son père boucher, qui déteste l'Angleterre mais en vante les vertus auprès de ses amis américains. Comment Howard, cet anglais blanc, peut-il comprendre ses enfants noirs qui ont grandi en Amérique ? Et comment ces enfants issus d'un milieu aisé peuvent-ils comprendre les jeunes Noirs du ghetto ou les immigrés d'Haïti qui fuient la dictature ? Et comment les universitaires peuvent-ils comprendre tous ceux qui ne sont pas éduqués ? Les questions de différence sont au cœur de cette histoire : différences ethniques, sociales, culturelles ou politiques. On peut se demander pourquoi l'anglaise Zadie Smith a choisi de situer la majeure partie de son roman en Amérique, peut-être parce que les différences y sont plus marquées, plus difficiles à vivre.

 

"Le Lacrimosa, tu connais.[...] C'est genre, le huitième beat, dit Carl avec impatience. Je l'ai échantilloné pour une chanson que j'ai faite, après le concert, et c'est ouf, avec les anges qui chantent de plus en plus dans les aigus, et les violons, j'te jure ; unh da-DA, unh da-DA, unh da-DA, c'est carrément incroyable d'écouter ça, et c'est du délire quand tu mets des mots par-dessus et un gros groove en dessous..."

 

Heureusement il reste l'art et la beauté. Et c'est toujours autour de la beauté que l'on se retrouve, c'est ce qui unit tout le monde, d'où que l'on vienne, qui que l'on soit. La beauté, nous dit Zadie Smith, est le langage universel qui permet de combler toutes les différences. L'art sous toutes ses formes est le fil rouge qui relie tous les personnages : un concert de Mozart, des tableaux de Rembrand, du rap, de la poésie. Peu importe la forme, pourvu qu'on ait l'ivresse. Une ivresse parfois dangereuse parce qu'Howard va succomber plusieurs fois malgré lui à la magie de la beauté avant de comprendre que la beauté, comme tout le reste, s'apprivoise. Il pourrait nous agacer cet universitaire vieillissant et pathétique mais il est touchant, avec ses combats perdus d'avance, ses bourdes et ses mensonges. Il nous émeut autant qu'il nous amuse parce que c'est un homme qui doit affronter un monde qui bouge : la vieillesse qui approche, sa femme qui change, ses enfants qui grandissent et lui échappent, le monde universitaire qui ne veut plus vraiment de lui et la technologie qui le nargue. Howard, c'est l'homme du XXe siècle qui se réveille au XXIe siècle, c'est l'intellectuel bourré de certitudes qui voit tous ses repères vaciller, c'est l'homme blessé qui se cache sous le masque de l'ironie. Howard, moi je l'ai beaucoup aimé.

 

Un roman cruel mais tendre, drôle et méchant, qui jette le politiquement correct à la poubelle et ne donne raison à personne.

 

 

Les avis de Kathel et de Titine.

 

 

Traduit de l'anglais par Philippe Aronson.

Gallimard, 2007. Folio, 2009. - 608 p.

 

 

Lu dans le cadre du Mois anglais de LouTitine et Cryssilda.

 

 

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sous les galets 23/06/2015 07:01

Je me souviens très bien du billet de Kathel, il est noté depuis ce temps là, tu enfonces le clou.

Ariane 18/06/2015 15:30

Encore un d'ajouté à ma liste. Merci !

Papillon 18/06/2015 21:39

Avec plaisir ;-) J'espère que tu aimeras.

Brize 18/06/2015 14:21

Chouette souvenir que cette lecture, où je découvrais l'auteur (tu me donnerais envie de le relire ... mais je ne relis que très occasionnellement, trop de livres inconnus nous tendent les bras) ! Dommage que j'aie été déçue par son dernier opus.

Papillon 18/06/2015 21:39

Tiens, les avis ont l'air plus variés sur son dernier roman... Je vais quand même tenter l'aventure, elle me plaît, cette auteure.

Alexielle 17/06/2015 11:39

Il était déjà dans la Lal mais un peu noyé sous tous les autres titres notés mais ton billet me donne fort envie de le lire à nouveau. Merci !

Papillon 17/06/2015 20:49

Tant mieux ! Il le mérite vraiment.

luocine 17/06/2015 10:54

beau sujet , et très beau billet , je vais certainement retenir ce titre merci

Papillon 17/06/2015 20:48

Très bon roman !

choup 16/06/2015 21:53

J'avais commencé ZW, mais pas fini. je n'étais pas rentré dedans. Mais celui-ci me tente beaucoup! au fait, j'aime beaucoup ta bannière!

Papillon 17/06/2015 20:48

Merci ! Celui-ci repose beaucoup sur le personnage du père. S'il te plaît comme à moi, tu accrocheras tout de suite.

keisha 16/06/2015 20:36

Compris,il faut lire! J'ai découvert aussi ses essais, fichtrement bien.

Papillon 17/06/2015 20:46

Je ne savais pas qu'elle avait écrit des essais,, je vais aller voir ça de plus près, elle a un ton et des thèmes qui me plaisent beaucoup.

L'Irrégulière 16/06/2015 20:21

C'est une auteure que j'ai très envie de découvrir... donc : je note !

Papillon 17/06/2015 20:44

Tu as raison : c'est vraiment une auteure à découvrir.

Clara 16/06/2015 20:15

Comme j'ai aimé Ceux du Nord -ouest, et vu les thèmes, je le note (et un de plus!)

Papillon 18/06/2015 21:38

Et moi, je note ceux du Nord-Ouest !

yueyin 16/06/2015 20:14

Ceux du nord ouest de Zadie Smith m'avait beaucoup impressionnée par l'inventivité de son écriture et les thèmes qu'il brassait, je me suis promis de continuer avec cette auteure :-)

Papillon 18/06/2015 21:37

C'est moins sa plume que sa liberté de ton qui m'a plu, et les thèmes qu'elle aborde.