Le ravissement des innocents - Taiye Selasi

Publié le par Papillon

"Nous avons fait ce que nous savions faire. Partir."

 

 

Kwaku Sai est né dans une famille très pauvre du Ghana (une case misérable, un père en fuite, une mère qui élève seule cinq enfants), mais il a la chance d'aller à l'école des missionnaires. Elève brillant, il obtient une bourse pour aller étudier à l'université aux Etats-Unis. Il y devient chirurgien, un excellent chirurgien, et épouse une fille venue d'Afrique, comme lui. Folásadé est née au Nigeria dans une famille plus bourgeoise, mais elle a dû fuir son pays au moment de la guerre civile en 1967. Pour l'amour de Kwaku, elle renonce à ses études de droit pour élever leurs quatre enfants : Olu, le gentil garçon brillant et solide, Taiwo et Kehinde, les jumeaux qui vivent dans leur monde, et Sadie, la petite dernière qui cherche sa place dans cette famille "parfaite". Mais survient un évènement dans la vie professionnelle de Kwaku, qui va faire éclater la famille. Confronté à l'échec, Kwaku ne peut supporter l'injustice dont il est victime, ni surtout le regard de sa femme, très aimée mais dotée d'une forte personnalité. Il fuit, abandonnant maison, femme et enfants et retourne au Ghana.

 

Cette histoire a ceci d'étrange qu'elle nous est racontée par le milieu, et fait donc avancer le lecteur dans une sorte de brouillard où les personnages se dévoilent peu à peu. Quand nous rencontrons Kwaku par un petit matin splendide d'Afrique, il est sur le point de mourir mais il ne le sait pas encore, et contemple pour la dernière fois les beautés du monde qui le ramènent à tous ceux qu'il a laissés derrière lui, quelque part en Amérique.

 

"Le monde est à la fois trop beau et plus beau qu'il n'en a conscience, il ne s'en est pas aperçu, il est passé à côté et passera peut-être davantage encore à côté ; il est peut-être trop tard, c'est une possibilité, le temps lui manquera ; peut-être que ce qu'il a remarqué n'a au fond aucune importance, comment en aurait-ce puisque tout est voué à disparaître ?"

 

Peu à peu nous allons remonter son histoire et celle de sa famille, une famille d'exilés qui a cru pouvoir se construire en faisant table rase du passé. De leurs enfances et de leurs familles, ni Kwaku, ni Folásadé ne parlent jamais à leurs enfants. Ils sont tous deux tournés vers leur futur, vers leur vie américaine, vers une réussite à bâtir, une famille à élever, une vie idéale à conquérir, au prix du renoncement aux origines.

 

"L'effort prévalait chez elle, un mouvement ascendant, un chantier destiné à la construction d'une Famille exemplaire. Tous les six étaient investis dans cet objectif commun, loin d'être atteint. Ils étaient inachevés. Ils répétaient une production en cours, chacun jouant son rôle avec une assurance factice, et le stress de la représentation était omniprésent, tel un fond sonore. Un bourdonnement."

 

La disparition du père va mettre à jour les non-dits, les failles, les névroses, le manque cruel de racines. C'est un roman sur la famille, certes, mais surtout sur l'exil, le pays natal, l'absence de filiation qui empêche la famille de s'ancrer, les enfants de se construire. C'est un roman sur tout ce que l'on ne raconte pas aux enfants, pour les préserver, et sur tout ce que les enfants ne disent pas aux parents ; tous ces silences finissent par prendre toute la place entre les membres de la famille, distendant les liens, empêchant une véritable intimité. Dans cette famille, rôdent les fantômes de tous les ancêtres dont on n'a jamais parlé.

 

C'est un roman que j'ai lu les larmes aux yeux, de bout en bout, tellement j'ai été touchée par cette plume presque baroque, un peu opaque et si pudique, par cette histoire où nous voyons des enfants naître (dans la douleur parfois), puis se flétrir les uns après les autres, avant de se déployer enfin (dans la douleur encore) par la magie du retour au pays des pères et des origines, comme une nouvelle naissance. Un roman en forme de boucle qui interroge les notions d'appartenance, d'intégration, d'oubli. Un ravissement douloureux.

 

"La malédiction de la lucidité. Quelle que soit la corde qu'il tire de cet affreux nœud : (a) la futilité de la lucidité étant donné la fatalité de la beauté, une beauté infiniment moins présente au sein de la fragilité dans un pays où une mère encore ensanglantée doit enterrer son nourrisson , se laver au jet et rentrer chez elle pour piler l'igname ; (b) la constance de la beauté, même au sein de la fragilité ! Une goutte de rosée avant l'aurore qui s'évaporera dans quelques instants, dans un jardin du Ghana, le Ghana luxuriant, le Ghana doux, le Ghana agréable, le Ghana verdoyant où périt tout ce qui est fragile."

 

Clara est moins emballée que moi.

 

Traduit de l'anglais par Sylvie Schneiter.

Gallimard, coll. Du monde entier, 2014. - 368 p.

 

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Une ribambelle 21/02/2015 17:27

Je ne sais pas ce qu'il vaut car je ne l'ai pas lu mais la critique est très belle et on sent bien l'émotion poindre.

Papillon 22/02/2015 11:02

Je l'ai vraiment trouvé très beau.

jerome 17/02/2015 12:20

Ce que tu dis à propos de l'écriture m'intrigue. Et comme je suis très bon public pour les 1ers romans, j'ai envie de me laisser tenter.

Papillon 17/02/2015 20:44

C'est un très bon premier roman, avec une belle plume et un thème Ui ne peut pas laisser indifférent.

Jules se livre 17/02/2015 00:53

J'ai beaucoup aimé, mais pas au point d'avoir les larmes aux yeux. La plume est sublime, j'ai trouvé que pour un premier roman, c'est du consistant! :) Nous n'avons pas choisi les mêmes citations, c'est intéressant!
http://www.booki-net.blogspot.ca/2015/02/le-ravissement-des-innocents-taiye.html

Papillon 17/02/2015 20:43

Oh oui, un très bon premier roman ! Et qui m'a beaucoup émue... Je vais aller voir ton billet :-)

Kathel 16/02/2015 09:20

J'avais lu les premières pages, qui m'avaient intriguées, mais un ou deux avis un peu mitigés m'ont fait l'oublier un peu... Je file voir s'il est bien dans ma liste, et je tenterai cette lecture !

Papillon 16/02/2015 20:55

Je n'ai pas vu beaucoup de billets sur ce roman, sauf Clara qui est effectivement un peu mitigée, mais ce roman mérite vraiment qu'on lui laisse sa chance, il est très original, je trouve !

Delphine-Olympe 16/02/2015 08:54

Comme Aifelle, je trouve ça tentant !

Papillon 16/02/2015 20:54

J'espère que vous vous laisserez tenter et que vous vous laisserez prendre par le charme très particulier de ce roman.

Aifelle 16/02/2015 07:33

Tu me tentes beaucoup ; ce sont des thèmes qui me parlent bien.

Papillon 16/02/2015 20:53

Beaucoup aimé, une histoire de famille qui sort complètement de l'ordinnaire.

clara 16/02/2015 06:06

oui moins emballée..

Papillon 16/02/2015 20:53

Dommage, il m'a tellement émue, ce roman...